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Quand on regarde la Vierge Marie au jour de son Assomption, c’est-à-dire le jour où, comme le dit l’oraison d’ouverture de la messe, elle monte au Ciel et qu’elle est élevée, dans la gloire du Père auprès de son Fils, « avec son âme et dans son corps », nous risquons d’être saisis de vertige, et nous pourrions bien être tentés de nous dire : « Tout cela, c’est bien beau, mais la gloire que Marie reçoit aujourd’hui, c’est une gloire bien trop grande pour nous, et d’aucune manière, nous ne pouvons y prétendre ! »
Mais réfléchissons un peu ! Marie en effet serait-elle encore vraiment Marie, dans son rôle de mère pour chacun de nous, si elle nous laissait céder à cette double tentation ? À la tentation de la désespérance – « une telle grâce, ce n’est pas pour moi ! » -, à celle du découragement : « À quoi bon ? De toute façon, je n’y arriverai jamais ! »
Pour résister à cette double tentation, il nous est bon, alors, de nous rappeler la promesse que Dieu nous a adressée par la bouche du prophète Isaïe : « Une femme peut-elle oublier son petit enfant, rester sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Eh bien, même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas ! » (Is. 49, 15).
Or, cette promesse, nous savons que Dieu l’a tenue. Elle a trouvé à s’accomplir le jour où Jésus, suspendu sur le bois de la croix, juste avant de remettre l’esprit, a confié son disciple bien-aimé, figure de tout disciple, à Marie sa Mère, faisant d’elle la mère de tout disciple. « Or, nous rapporte en effet saint Jean, près de la croix de Jésus, se tenait sa mère. Jésus, donc, voyant sa mère, et se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : ‘Femme, voici ton fils’. Puis il dit au disciple ‘voici ta mère’ ».
Paroles pour le moins vraiment fondatrices et même « instituantes ». À compter de ce jour, en effet, Marie est devenue, ou plutôt, au sens fort du terme - exactement comme on le dit de l’Eucharistie - elle a été « instituée », « établie » par Jésus comme la mère de quiconque désirerait inscrire son existence à la suite de ce Fils, tendrement aimé.
Or, cette mission maternelle de Marie auprès de chacun de nous, n’allons pas penser qu’elle aurait cessée avec son Assomption dans le Ciel ! Bien au contraire ! Comme le dit l’oraison, déjà citée, pour la fête de ce jour, l’Assomption de Marie – c’est-à-dire son « élévation dans la gloire du Ciel » - concerne en effet tout son être : son corps et son âme, autrement dit, toute sa personne ! Or, si l’Assomption concerne bien toute la personne de Marie, en son corps et en son âme, cela signifie alors que cette élévation intègre tout, absolument tout, ce que Marie a « assumé » durant son existence temporelle, à commencer évidemment par son rôle maternel, inauguré par sa maternité divine comme mère de Jésus, et élargi ensuite aux dimensions universelles du monde comme mère de tous les disciples de Jésus !
Le bienheureux Guerric, un moine cistercien du XIIe s., disciple de saint Bernard et abbé d’Igny, l’a merveilleusement dit ; bien plus merveilleusement que je ne pourrais le faire. Écoutons-le. Dans l’une de ses homélies pour l’Assomption, il disait : « Marie a engendré un Fils, et comme celui-ci est le fils unique du Père dans les Cieux, il est le fils unique de sa mère sur la terre ».
Cela, cela concerne la maternité divine de Marie, celle qui fait de Marie la mère de Jésus en son humanité, le Verbe fait chair. Une maternité qu’on pourrait qualifier de maternité « première », mais aussi de maternité « charnelle », au sens en effet où Marie est d’abord et avant tout la mère de Jésus selon la chair, puisque c’’est à elle qu’est revenu le mérite, unique, de lui avoir donné son corps de chair.
Mais sur cette maternité « première » et « charnelle » - quoique déjà toute spirituelle, puisque c’est sous l’ombre de l’Esprit qu’elle a conçu Jésus - il s’en greffe une seconde : une maternité qui, elle, est tout entière et uniquement spirituelle. C’est ce que Guerric précise aussitôt après, en s’appuyant sur la doctrine paulinienne de l’Église « corps du Christ » : « Cependant, continue-t-il en effet, cette vierge, mère unique, qui eut la gloire de mettre au monde le Fils unique de Dieu, embrasse ce même Fils », non pas seulement en lui, mais aussi « dans tous ses membres », et de ce fait, explique encore le Bienheureux Guerric, « Marie ne rougit pas d’être appelée la mère de tous ceux en qui elle reconnaît le Christ, déjà formé ou en train de l’être ».
Et un peu plus loin, pour préciser encore sa pensée, il ajoute : « Comme l’Église dont elle est la figure, Marie est ainsi la mère de tous ceux qui renaissent à la Vie. Elle est vraiment la mère de la Vie qui fait vivre tous les hommes ; et en l’engendrant [- entendons : en engendrant Jésus -], elle a en quelque sorte régénéré tous ceux [- et nous en sommes !] – qui allaient en vivre » [- entendons : qui allaient vivre de Jésus qui est la Vie de tous les chrétiens] !
Dans ces propos, vous l’aurez remarqué, nulle mièvrerie, ni bondieuserie déplacée, qui exalterait à bon marché la grandeur de Marie ! Bien plutôt, expression, au plus juste, de ce qui fait la profondeur du mystère même de son Assomption. De fait, en soulignant la continuité qui existe entre la maternité corporelle de Marie envers Jésus et sa maternité spirituelle envers nous, Guerric montre avec force combien, par son Assomption, Marie ne nous abandonne pas, ni ne nous laisse privés de tout secours. Bien au contraire ! Par là, il nous montre que l’œuvre réalisée une fois pour toute envers son Fils selon la chair, Marie est appelée - maintenant qu’elle est libérée de toute contrainte d’espace et de temps -, à la poursuivre pour chacun de nous, en tout lieu et en tout temps, jusqu’à la fin des temps. Par là, Guerric nous montre donc que l’œuvre mariale d’engendrement de Jésus étreint toute l’histoire de l’humanité, et donc que c’est bien son Assomption qui lui permet désormais d’assumer en plénitude sa mission maternelle.
C’est pourquoi, dans son cantique d’action de grâce, le Magnificat que nous entendions dans l’évangile, Marie a pu laisser éclater toute sa joie et chanter en vérité que, oui, désormais, « toutes les générations la diront bienheureuse ». Bienheureuse, non pas bien sûr pour elle-même et pour elle seule, comme si Marie se réservait pour elle-même la joie qui l’habite – car, de fait, Marie est tout sauf une « selfies-personality », quelqu’un qui se complairait en elle-même -, mais oui, vraiment bienheureuse, car elle se découvre, en ses fils et filles nombreux, heureuse du bonheur de les engendrer à une vie nouvelle : la vie divine, pour les présenter à son Fils, enfants renés de la grâce et désormais membres de son Corps.Oui, en Marie, nous pouvons voir que Dieu a vraiment tenu sa promesse : « une femme viendrait-elle à oublier ses enfants, que moi, non, je ne t’oublierai pas ! », de sorte que oui, en Marie, nous n’avons vraiment absolument aucune raison de céder à la désespérance et au découragement, car elle, désormais, étoile de la mer, ne cesse d’intercéder pour nous auprès de son Fils, l’inengendré du Père par qui tout a été créé, et qui, en l’enfantant, a donné naissance à Celui par qui tout serait recréé !

F. P-A