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Il est beau de célébrer la fête de l’Annonciation à la Vierge Marie durant le temps pascal. Le report exceptionnel de cette fête durant ce temps liturgique nous permet en effet de mettre en lumière la secrète connivence qui existe entre Annonciation et Pâques. Dans son homélie du Lundi de Pâques, F. Guerric le soulignait déjà, en parlant du climat d’annonciation qui caractérise les deux événements, préludant, l’un et l’autre, à un engendrement. Ainsi, au début de l’Évangile, l’Annonciation : c’est l’annonce faite à Marie, préludant à la naissance de Jésus, Verbe fait chair et Tête de ce qui deviendrait l’Église le jour de la Pentecôte. À son terme, la Résurrection : là aussi, une annonce faite à des femmes, premiers témoins du tombeau vide, et prémices d’une nouvelle naissance : celle du Christ, encore une fois, non plus cependant en sa Tête, mais en son corps qui est l’Église, et par Marie, recevant le disciple Jean, en chacun de ses membres que nous sommes.
Deux annonces qui se situent, chacune, aux deux « extrêmes » de la vie de Jésus et qui, d’une certaine manière, encadrent donc toute sa vie terrestre, depuis les jours qui précèdent sa naissance, jusqu’aux jours qui suivent sa mort tragique. Mais par delà le « balisage » de la vie de Jésus par cette double « annonce », ce qui rapproche les deux événements, c’est surtout le fait que, dans l’un comme dans l’autre, retentit une même invitation. Une invitation qui traverse toute la révélation biblique, depuis les premières pages de l’Écriture jusqu’à la dernière.
Cette invitation, c’est celle par laquelle nous sommes invités à nous revêtir du manteau de la confiance, afin de repousser loin de nous les assauts de la crainte, de la peur, ou même de l’épouvante ! Ainsi, le jour de l’Annonciation, Marie s’est-elle entendue dire : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu ! ». Et de même, au matin de Pâques, dans le récit que nous en fait saint Marc : avant d’être envoyées aux disciples pour leur annoncer la bonne nouvelle de la Résurrection, les femmes, venues pour embaumer le corps de Jésus, sont saisies d’épouvante quand elles découvrent le tombeau vide. Mais, aussitôt, elles se voient réconfortées par l’Ange qui leur dit : « Ne soyez pas épouvantées ! » Un message que répercutent, à peine atténué, les 3 autres évangélistes : « N’ayez pas peur ! », avec les mêmes mots qu’au jour de l’Annonciation, mais au pluriel : « Nolite timere ; ne craignez pas ! »
Cette secrète connivence qui existe donc entre Annonciation et Pâques, Arcabas, peintre chrétien contemporain, l’a bien mise en lumière dans une fresque monumentale en cinq panneaux que l’on peut contempler dans une nef latérale de la Basilique saint Sernin, à Toulouse. Au centre de cette fresque, un crucifix, immense, où l’on peut voir, bien sûr, le Christ, pendu à une croix, qui se détache sur fond d’un ciel bleu clair. Or, au pied de cette croix, que voit-on ? Un enfant portant un écriteau sur lequel, justement, est écrit, en latin, le même message qui fut délivré par l’ange à celle qui serait la Mère de Jésus et à celles qui, 33 ans plus tard, seraient les premières annonciatrices de la Résurrection : « Nolite timere » « N’ayez pas peur ! Soyez sans crainte ! », deux mots qu’Arcabas fait précéder de la déclaration solennelle de Jésus, qui court tout le long de l’évangile de Jean : « Ego sum ; Je suis » !
Pourtant, ce n’est pas tout. Sous les bras de cette croix, comme les ailes d’une colombe qui couve ses petits, Arcabas a également ajouté, mais bien plus tard, 4 panneaux qui viennent compléter la fresque, et lui donnent une signification nouvelle.
Intitulés « Hommage à Bernanos », ces 4 panneaux ont été inspirés au peintre par le pamphlet antifranquiste de 1938, Les grands cimetières sous la lune, œuvre dans laquelle Bernanos critique avec une extrême virulence l’attitude de certains évêques espagnols qui, pendant la guerre civile d’Espagne de 1937-38, avaient cautionné et béni les exécutions de masse et les charniers au nom de la défense de la chrétienté.
80 ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, et par delà la référence historique à la guerre civile d’Espagne, l’œuvre d’Arcabas, comme celle de Bernanos, n’a évidemment rien perdu de son actualité, car la critique qu’elle met en scène vaut pour tous les lieux et tous les temps où se commettent, aujourd’hui encore, et au nom de quelque idéologie que ce soit, fût-elle religieuse ou sacrée, tant de crimes contre l’humanité !
C’est alors que les quelques mots, inscrits sur l’écriteau que tient en ses mains le frêle enfant qui, sur la pièce centrale de la fresque, figure au pied de la croix, prennent tout leur sens. Ils viennent crier à la face du monde, contre toute la violence et la barbarie qui s’y déploient encore si souvent impunément, la victoire de Jésus sur les puissances destructrices du mal et de la mort !
Nolite timere ! Ego sum. « Ne craignez pas, n’ayez pas peur », car « moi, je suis ! »
Et de fait, que craindre d’un enfant innocent, de cet enfant, né de Marie, porte-étendard de tous les « sans-noms » et tous les « sans-voix » du monde, dont les cris de douleur, si souvent étouffés, sont comme récapitulés dans le grand cri, expiré par Jésus (cf. He 5, 7), fixé au bois de la croix ?
Oui, voilà ce que proclame, à la face du monde le tableau d’Arcabas, faisant coïncider Annonciation et Résurrection. Message de foi et d’espérance : « N’ayez pas peur, soyez sans crainte, car moi, je suis ! » Oui, moi l’enfant innocent, né de la Vierge Marie, je suis le grand vainqueur, sorti victorieux du combat contre les puissances du mal qui ne cessent de déferler sur le monde et de le défigurer ! »
Oui, « ne craignez pas, car moi je suis ! ».
Mais si les femmes, réunies devant le tombeau vide, ont pu entendre, le jour de Pâques, ce message de l’ange, et le recueillir comme un fruit mûr, tombé de l’Arbre de la Croix, n’est-ce pas parce que, avant elles, une autre femme, Marie, le jour de l’Annonciation, n’a pas craint d’accueillir, elle aussi, cette même parole de l’Ange, ouvrant ainsi son cœur à l’inouï d’un Dieu dont l’abaissement, à sa naissance et sur la croix, serait, pour le monde entier, source de salut ?
Oui, en Jésus, nous n’avons plus rien à craindre car, ainsi que le dit saint Paul aux Romains, « sa mort fut une mort au péché, une fois pour toute, et sa vie, une vie à Dieu », de sorte que, unis à lui, « nous sommes morts au péché et vivants à Dieu en Jésus-Christ » (Rom 6, 10).
Qu’en ce jour de l’Annonciation, grâce soit donc rendue à la toute pleine de Grâce qui, par son consentement, a rendu possible que naisse en elle le germe de cette Parole, qui deviendra, par elle et pour tous, Verbe de Vie !

F. P-A