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Alors que nous approchons de la fête de Pâques, la page d’Evangile que nous venons d’entendre se revêt d’une intensité particulièrement dramatique. Le dialogue que l’Evangéliste Jean nous rapporte aujourd’hui se situe en effet, dans la chronologie de son récit, tout juste avant la Passion. L’étau de sa prochaine arrestation se resserre donc sur Jésus ; et alors que s’approche le moment de sa condamnation à mort, voici que le récit de ce jour nous rend directement témoins du « bouleversement » intérieur qui s’empare de son cœur : « Maintenant, nous dit Jésus, mon âme est bouleversée » !
Considérons de plus près ce trouble intérieur qui s’empare du cœur de Jésus. D’où vient-il ? Et qu’en fait Jésus ? Pour répondre à ces deux questions, il n’est pas inutile de rappeler la succession des événements tels que Jean nous les rapporte.
L’événement que Jean nous relate aujourd’hui fait suite au double récit de la résurrection de Lazare, et à l’onction de Béthanie, où Marie, en signe d’affection et de vénération, verse sur les pieds de Jésus un nard d’un très grand prix. Le lendemain, à l’étonnement de tous - car beaucoup en effet se demandait s’il viendrait à la fête (cf. Jn 11, 56) ! -, Jésus reprenait alors la route pour faire enfin son entrée dans la ville sainte où une foule nombreuse l’attend, qui lui réserve un accueil triomphal.
Suit alors la page d’évangile que nous venons d’entendre où l’on voit des Grecs, craignant-Dieu, exprimer à Philippe leur désir de « voir Jésus » et où, en guise de réponse, ce dernier annonce l’étonnant paradoxe de sa glorification par sa mort.
Telle est donc, brossée rapidement, la séquence des événements. Trois étapes majeures en jalonnent le parcours : avec la résurrection de Lazare, manifestation de la puissance divine de Jésus sur la mort ; avec l’onction de Marie à Béthanie, expression d’une déférence, toute aimante, envers la personne de Jésus ; enfin, avec son entrée triomphale à Jérusalem, confession de foi en sa royauté.
Si nous nous en tenons à la surface des choses, tout, dans cette séquence, donne à penser qu’il s’agit donc pour Jésus d’effectuer à Jérusalem une « joyeuse entrée », telle qu’en faisaient jadis les Princes de ce monde quand ils prenaient possession d’une ville qui leur appartenait afin d’en recevoir l’hommage.
Mais voilà ! Dans le récit qu’il nous fait de ces événements, Jean ne manque pas de disséminer divers indices qui, en réalité, en rendent dramatique la tonalité. Car, à mesure que le récit avance, l’évangéliste ne manque en effet aucune occasion pour nous faire remarquer, que tout ce qu’il relate se déroule « à l’approche de la fête de Pâque » ! Par là, il nous invite à regarder au-delà de la surface des événements, et à comprendre que la glorieuse montée de Jésus à Jérusalem, jusqu’à l’accueil triomphal qu’il y reçoit, pourrait bien n’être en définitive qu’une sorte d’anticipation des événements à venir : le versant lumineux de ce qui serait bientôt sa toute prochaine descente dans les ténèbres et les affres de la Passion !
Dans les propos de Jésus : « Maintenant, mon âme est bouleversée » !, c’est donc comme l’écho lointain de cet affrontement entre la lumière et les ténèbres, ou plutôt comme l’écho de l’entrechoquement violent entre la gloire et la croix que l’évangéliste Jean fait résonner à nos oreilles. Car, de fait, le combat que livre Jésus, en son cœur bouleversé, c’est bien celui de savoir à qui et à quoi il doit aujourd’hui donner la préférence de son cœur : Lui faut-il céder aux sirènes de la gloire, mais d’une gloire toute humaine, dont veulent le revêtir ceux qui ont été témoins de la résurrection de Lazare et qui, pour cela, veulent en faire un roi ?Ou bien, au contraire, lui faut-il consentir à l’écartèlement futur qu’il pressent déjà, de sa chair crucifiée, semence qui sera bientôt jetée en terre de souffrances, mais qui sera aussi, comme le laisse entendre la voix venue du Ciel, promesse d’une tout autre gloire : celle de devenir, par son obéissance filiale, le premier-né d’entre les morts (Col 1, 18), l’aîné d’une multitude de frères (Rm 8, 29) ; et de devenir ainsi, pour tout homme qui mettrait sa foi en Lui et marcherait à sa suite, « cause de salut éternel » (He 5, 9) ?
« Maintenant, dit Jésus, mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? ‘Père, sauve-moi de cette heure’ ? Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ».
Oui, à travers ces quelques mots d’une rare intensité, Jean nous rend témoins du rude combat intérieur qui, à la veille de sa passion, déchire l’âme de Jésus, mais dont Jésus se rend vainqueur par un « Mais non ! » qui marque l’adhésion plénière de Jésus au projet du Père sur sa vie.
Or, surprise entre toutes, cette victoire que Jésus remporte sur la tentation de se soustraire à sa mission l’amène aussi à réconcilier ce que nous, nous avons tant de mal à concilier : à savoir que l’heure de la gloire n’est pas incompatible avec l’heure de la croix ; ou plutôt, pour le dire dans l’autre sens, que l’heure de la croix peut être compatible avec l’heure de la gloire ! Mais cela suppose alors que, comme Jésus, nous consentions à un paradoxe, à vue humaine insurmontable : celui du grain de blé jeté en terre, dont la gloire, effectivement, est bien de porter beaucoup de fruits, mais qui, cependant - et là est le paradoxe ! -, ne peut prétendre à une telle fécondité que dans la mesure où, d’abord, il consent à mourir, jusqu’à disparaître complètement : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24).
Tel sera donc bientôt le chemin que Jésus aura à parcourir, aux jours de sa Passion. L’heure de la croix et de l’humiliation sera alors pour lui, indissociablement, l’heure d’une fécondité insoupçonnée et surtout l’heure de sa glorification. Elle sera l’heure qui révélera que l’écartèlement consenti de sa chair crucifiée est, en même temps, fenêtre ouverte sur sa gloire : une gloire reçue du Père comme fils bien-aimé et qu’il fera rayonner sur la face du monde :
« Moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » !
À nous, donc, de consentir maintenant à nous exposer à une telle lumière. Celle qui jaillira du tombeau ouvert au matin de Pâques et qui pourra - telle est notre foi - transfigurer en source jaillissante de vie, toutes nos plongées, si profondes qu’elles soient, dans les affres ténébreuses de la souffrance et de l’angoisse devant la mort.
Mais pour qu’il en soit vraiment ainsi pour chacun et chacune d’entre nous, faisons nôtres les mots de l’oraison d’ouverture de la messe de ce jour :
« Seigneur, que ta grâce nous obtienne d’imiter avec joie la charité du Christ
qui a donné sa vie par amour pour le monde ».
Amen.

F. P-A