Croire que l’évangile est une « bonne nouvelle », comme le veut l’étymologie du mot « évangile », d’accord ! Mais là, trop, c’est trop ! Comment croire que l’évangile puisse être vraiment une « bonne nouvelle », alors que la page de saint Marc que nous venons d’entendre nous présente, quant à elle, au moins dans ses premières lignes, un « scénario-catastrophe » qui a bien de quoi nous effrayer plutôt que de nourrir notre espérance, elle qui annonce en effet des jours de détresse qui - dit le texte - ébranleront à ce point les puissances célestes que « le soleil s’obscurcira, que la lune ne donnera plus sa clarté et que les étoiles tomberont du ciel » !
Si nous comprenons bien ces mots, cela signifierait donc que, en ces jours de détresse, sans soleil durant le jour, ni la lune durant la nuit, nous serions, de jour comme de nuit, dans l’obscurité la plus complète, condamnés à marcher à l’aveuglette ! Pire encore : que, privés des étoiles dans le Ciel - qui, pourtant, nous font si souvent rêver ! -, nous serions voués à vivre dans un monde totalement désenchanté, sans étoile pour nous guider !
Mais il y a plus encore. Vous aurez en effet sans doute remarqué que ces mots de l’évangile sont à l’exact opposé de la Parole créatrice ! Rappelons-nous en effet. Au quatrième jour de la genèse du monde, Dieu n’avait-il pas dit : « Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit ; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années ; qu’ils soient des luminaires au firmament du ciel pour éclairer la terre ». Et le rédacteur du Livre de la Genèse commentait : « Et il en fut ainsi ! Dieu fit les deux luminaires majeurs : le grand luminaire comme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit, et les étoiles ». Et il ajoutait : « Dieu les plaça au firmament du ciel pour éclairer la terre, pour commander au jour et à la nuit, pour séparer la lumière et les ténèbres ; et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : quatrième jour ».
Mises en perspective avec ces paroles premières, prononcées à l’origine du monde, cela signifierait donc que celles que Jésus nous donne à entendre aujourd’hui, ce ne seraient plus des paroles de bénédiction : « Et Dieu vit que cela était bon », mais, si j’ose dire, des paroles de « dé-création » ! C’est comme si, en effet, Jésus nous disait qu’un jour, plus rien ne subsisterait du projet originaire de Dieu ! Dé-création du monde, entraînant même avec elle, si nous allons jusqu’au bout de la signification des mots employés par Jésus, une dérégulation complète de tous les « rythmes » humains, naturels ou religieux, qui structurent la vie des hommes. Avec la disparition du soleil, n’est-ce pas en effet l’alternance - réparatrice - entre le jour et la nuit, entre le travail et le repos, qui disparaîtrait ? De même, avec la chute de la lune et des étoiles, ce qui s’effondrerait, ne seraient-ce pas les cycles, hebdomadaires et mensuels, qui, eux, depuis la plus haute Antiquité (mais la modernité désacralisée dans laquelle nous vivons nous le fait souvent perdre de vue !), permettent de fixer le calendrier des temps festifs, qu’ils soient « religieux » pour louer le Créateur du Ciel et de la terre, ou profanes pour célébrer, dans l’alternance des jours, des moments de convivialité, assurant cohésion sociale et « bien-vivre-ensemble » ?
Alors, oui, si c’est bien tout cela qui est impliqué dans les mots de Jésus – l’annonce d’un effondrement cosmique du monde et de ses repères - comment croire que sa parole puisse être, pour les hommes et les femmes de notre temps, une bénédiction : une parole bienfaisante, une « bonne nouvelle » ?
Pire encore : faudrait-il croire, qu’en nous parlant de la sorte, Jésus joindrait sa voix et cautionnerait celle de tant de prophètes de malheur qui, face - par exemple -, aux dérèglements climatiques et aux catastrophes naturelles dont nous sommes témoins et qui semblent se multiplier partout dans le monde, y compris chez nous, comme on vient de le voir dans l’Aude : oui, en parlant ainsi, faudrait-il croire que Jésus se joindrait au concert de voix qui profitent justement de ces événements pour nous annoncer que « oui, nous y sommes déjà ; que, la fin du monde est arrivée » ?
Jésus voudrait-il donc, lui aussi, semer la peur et jeter le trouble dans nos cœurs ? Si tel était le cas, qu’en serait-il alors de notre proclamation de foi ? Celle qui nous fait confesser que Jésus est venu dans le monde et qu’il a donné sa vie, non pour que le monde soit détruit, mais pour qu’il soit sauvé… Et pour cela, jusqu’à prendre sur lui, comme nous le disait l’épitre aux Hébreux, le péché des hommes, en plaçant tous ses ennemis sous ses pieds : la mort, la souffrance, les puissances du mal ?
Ces paroles de l’épître aux Hébreux, entendues dans la 2ème lecture, sont en fait bienvenues. Elles nous permettent en effet de remettre les choses dans le bon ordre ! Car ce n’est pas à partir des catastrophes naturelles dont nous sommes témoins qu’il faut comprendre les paroles que Jésus nous adresse aujourd’hui ; ces paroles, il nous faut au contraire les comprendre à partir de sa personne à lui, à partir de son œuvre de salut !
Ainsi, les images d’apocalypse que Jésus emploie - la disparition du soleil, la chute de la lune et des étoiles - images qu’il emprunte au patrimoine littéraire de la culture juive à laquelle il appartenait comme nous l’avons entendu dans la page du livre de Daniel lue en première lecture : ces images d’apocalypse, Jésus, en réalité, ne les utilise que par contraste, pour nous « révéler » (c’est le sens propre du mot « apocalypse ») qui il est et quelle est la nature de sa mission.
Si, donc, Jésus affirme que le soleil est appelé à disparaître, avec la lune et les étoiles, ce n’est pas pour annoncer l’effondrement complet de notre système solaire, mais bien plutôt pour nous signifier, par contraste, qu’étant lui-même la véritable lumière du monde - « Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu », comme nous le confessons dans le Credo - toute autre lumière s’éclipse devant lui. Voyez plutôt. Qui de nous n’a jamais contemplé un lever de soleil ? Or, justement, qui n’a jamais vu que, devant la splendeur matinale du soleil, disparaissait l’éclat nocturne de la lune ? Eh bien, avec Jésus, Lumière du monde, il en va exactement de même ! En sa présence, nous n’avons plus besoin d’aucune autre source de lumière que Lui, qu’elle soit la lumière du soleil ou celle de la lune !
C’est bien d’ailleurs ce que, chaque dimanche à l’office de complies, nous redisons avec saint Jean, l’auteur du livre de l’Apocalypse : « Les serviteurs de Dieu verront son visage, et son nom sera écrit sur leur front. La nuit n’existera plus, ils n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera, et ils régneront pour les siècles des siècles » (Ap 22, 4-5).
Ainsi donc, contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer à première lecture, loin d’être « malédiction », les images-catastrophes que Jésus emploie aujourd’hui sont vraiment « bonne nouvelle » : Évangile ! Par elles, Jésus nous signifie que, désormais, nous n’avons pas (ou plus) à craindre que nos vies soient exposées à la puissance aveugle des forces naturelles, ou soumises au cours aléatoires des astres dont nous dépendrions ou dont nous serions les jouets, parce que c’est en lui, Jésus, et en lui seulement, que nous sommes appelés à trouver notre point de référence, l’orient de notre vie ! Avec Lui, nous dit-il aujourd’hui, nous n’avons rien à craindre, car ses Paroles, ou plutôt Lui-même, qui est Parole vivante de Dieu, le Verbe divin en personne, est le roc solide sur lequel, en toute confiance, nous pouvons fonder toute notre existence ! « Amen, je vous le dis : le Ciel et la terre passeront ; mes paroles ne passeront pas ! »Accueillons donc Jésus, Lumière du monde, et laissons-le faire de nous des Fils de lumière !

F. P-A