Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies

Quelle douche froide ! Oui, quelle douche froide cela a dû être pour ce jeune homme dont nous parle aujourd’hui l’évangile ! Un jeune homme apparemment tout rempli de bonnes et louables intentions, qui vient trouver Jésus pour lui poser une question essentielle. Une question vitale. Peut-être même la question la plus importante qui soit dans la vie d’un homme ou d’une femme qui désire mener une vie « droite » : « Bon maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
Oui, quelle douche froide cela a dû être pour ce jeune homme, plein d’enthousiasme – vous aurez en effet peut-être noté que l’évangéliste dit de lui, non pas qu’il se présente, tout tranquillement, devant Jésus, mais qu’il « accourt » auprès de lui ! Voilà donc un jeune homme, riche de sa ferveur et de sa générosité juvéniles, plein d’enthousiasme, lourd de sa question existentielle. Et voilà qu’il accourt vers Jésus. Or que fait Jésus ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il lui réserve un accueil plutôt froid ! D’un seul mot, plus tranchant que l’épée dont nous parlait le passage de l’épitre aux Hébreux entendu en deuxième lecture, voilà en effet que Jésus, sans le moindre ménagement, le remet pour ainsi dire « à sa place » et « recadre » la relation pour instaurer, entre lui et son jeune interlocuteur, une juste distance et, ainsi, établir cette relation sur un fondement bien plus solide que celui de la seule fascination ou de la flatterie : « Pourquoi dire que je suis bon ? », lui dit Jésus. « Personne n’est bon, sinon Dieu seul ! »
Premier recadrage donc. Mais ce n’est pas tout ! Jésus en ajoute aussitôt un second. Sur quel fondement Jésus désire-t-il en effet établir la relation ? Sur la « table » des commandements : « Tu connais les commandements », lui dit-il ! Jusque-là, pourrait-on dire, rien de surprenant. Quoi de plus solide en effet que de renvoyer aux tables de la Loi ! Mais, à y regarder de plus près, Jésus vient pourtant nous surprendre une nouvelle fois, en déplaçant le centre de gravité du propos. De fait, on se serait plutôt attendu à ce que – Dieu premier servi ! - Jésus renvoie le jeune homme à la première partie du décalogue, celle qui précise nos devoirs religieux envers Dieu. Mais, non ! Il le renvoie d’abord aux devoirs qui lui incombent envers ses frères : « Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. »
C’est donc comme si Jésus renversait la question de son interlocuteur : l’important, semble-t-il lui dire, ce n’est pas tant de savoir ce que l’on « doit faire pour avoir la vie éternelle en héritage », car, pour Jésus, là n’est pas la question essentielle. Ce qui est essentiel à ses yeux, c’est plutôt de se poser à soi-même la question, qu’au premier matin du monde Dieu posait à Caïn, meurtrier de son frère Abel : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Une deuxième fois donc, avec le glaive de la Parole de Dieu, Jésus tranche dans le vif pour recentrer à nouveau le débat. C’est comme si, dans ce deuxième moment du dialogue, il nous disait que ne peut être authentique une relation à Dieu - et donc ouvrir les portes de la vie éternelle, comme le souhaite son interlocuteur - que celle qui trouve au préalable à s’authentifier dans la qualité de la sollicitude que nous devons aux autres ! En deux mots, c’est donc comme si Jésus nous disait : « pas de vie mystique et d’union à Dieu, sans, d’abord une vie éthique faite d’attention aux autres » !
N’allons cependant pas croire que le jeune homme soit pour autant arrivé au bout de ses peines ! Car, si importante soit-elle, cette leçon ne suffit pas encore pour nous conduire au bout de notre ajustement à la Parole de Dieu ! Jésus nous propose en effet d’effectuer un troisième « déplacement ». Au certificat de « bonne conduite » que le jeune homme présente à Jésus en lui disant : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse ! », voilà en effet que Jésus l’invite pour la troisième fois à aller encore plus loin. Et il lui en indique la voie au moyen de trois verbes : « Va ; vends et donne ». « Une seule chose te manque », lui dit-il : « Va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ». Puis, comme si cela ne suffisait pas, il ajoute, cerise sur le gâteau : « Alors, seulement, tu auras un trésor au ciel. Puis viens et suis-moi. »
« Une seule chose te manque » ! Voilà donc que Jésus invite son interlocuteur à se dépouiller du « trop plein » de lui-même, de l’assurance que lui donnaient ses bonnes œuvres - si louables soient-elles - pour consentir à n’être que béance : besace vide sans doute, mais prête à accueillir une richesse, bien plus précieuse que tout l’or du monde ! Bref, ce à quoi Jésus invite maintenant son interlocuteur, c’est à la pauvreté. Oh, pas nécessairement une pauvreté matérielle (même si, évidemment, cela n’est pas exclu !), mais à une pauvreté spirituelle comme « dessaisissement » de soi-même par rapport à soi-même, afin d’aider son interlocuteur à ouvrir son cœur à un autre niveau d’être, au-delà du seul « faire » : « tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse », et surtout au-delà de l’« avoir » : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? »
En invitant son interlocuteur à dépasser ces deux plans du faire et de l’avoir où il se situait, Jésus ne vise donc rien d’autre qu’à libérer le jeune homme du désir - qui nous habite tous d’une manière ou d’une autre -, de vouloir égaler la toute-puissance divine en recherchant une impossible perfection - qui n’est finalement que face à face stérile avec soi-même -, pour l’inviter à entrer dans une tout autre dynamique, celle d’une rencontre : « Lâche tout, dépouille-toi de toi-même, puis viens et suis-moi » !
On ne peut être qu’émerveillé devant la maîtrise et l’art du dialogue que Jésus manifeste dans cette rencontre avec le jeune homme, trop riche de lui-même ! En quelques répliques, brèves et bien senties, Jésus parvient à tout remettre dans le bon ordre ! Et, en plus ! Quel chemin il fait parcourir à son interlocuteur ! Un chemin qui le décentre progressivement de lui-même, et qui le conduit peu à peu à découvrir que la vraie richesse ne consiste pas tant à observer une « loi », si sainte soit-elle, car une telle « observance » risque toujours de nous enfermer sur nous-mêmes et sur nos propres mérites ! - mais qu’elle consiste bien plutôt à se risquer à adhérer, de tout notre cœur, à la personne de Jésus, à ne désirer faire avec Lui qu’une seule âme et qu’un seul esprit. Car la seule vraie richesse, nous dit Jésus, c’est bien d’accueillir sa présence à Lui, au cœur de notre vie : « Viens et suis-moi ! »
Communier au corps et au sang de Jésus, comme nous allons le faire dans un instant, ce n’est rien d’autre que cela ; mais quelle chose grandiose ! Ce n’est rien d’autre que de permettre à Jésus de venir habiter notre vie afin qu’il transfigure notre agir, et que, de sa présence, il le traverse de sa puissance d’amour, qu’il le trans-dynamise, comme l’aurait un théologien contemporain (Xavier Thevenot) !
Ainsi prend tout son sens l’oraison d’ouverture de cette messe. Qu’elle puisse occuper notre méditation de ce jour : « Nous t’en prions Seigneur, que ta grâce nous devance et qu’elle nous accompagne toujours pour nous rendre attentifs à faire le bien sans relâche ».
Qu’il en soit ainsi pour nous tous ! Amen

F. P-A