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« Ah, si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes. Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux ! ».Telle est l’exclamation de Moïse quand, par jalousie, certains viennent se plaindre auprès de lui du fait que deux hommes, Eldad et Medad, alors même qu’ils s’étaient tenus à l’écart des autres membres de la communauté, se sont quand même mis à prophétiser, et cela, apparemment sans mandat « spécial » ! « De quel droit ? » semblent donc s’insurger les plaignants, s’érigeant ainsi en douaniers des dons de Dieu !
Saint Jacques ne ménage pas davantage les destinataires de sa lettre quand il reproche aux riches d’amasser richesses sur richesses au mépris des faibles et des petits. « Vos richesses, leur dit-il, sont pourries, vos vêtements sont mangés de mites ; votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille est un témoignage contre vous, elle dévorera votre chair comme un feu ! »
Quant à l’évangile, il n’est pas moins radical avec des comparaisons qui ne peuvent que frapper les imaginations : « Mieux vaut pour toi, dit Jésus, entrer manchot dans la vie éternelle, que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains ». Et ainsi des pieds et des yeux !
En entendant de tels propos, qu’ils soient de Moïse, de l’apôtre Jacques ou de Jésus lui-même, il est fort à parier que nous n’avons qu’une seule envie : en émousser le tranchant, en atténuer la violence ! Et, pourtant, comme le dit saint Paul aux Romains (Rm 15, 4), « tout ce que contient l’écriture a été écrit pour servir à notre instruction » ! Alors que signifie cette convergence de propos, aussi provocants et aussi virulents les uns que les autres ? Que veulent-ils nous dire ?
Remarquons d’abord un point de convergence entre ces trois textes. Tous, ils dénoncent une même attitude : celle de vouloir nous réserver le monopole des dons de Dieu, comme si nous étions les seuls à pouvoir prétendre y avoir droit, sous prétexte que tous les autres ne sont pas des « nôtres ».
Dans la première lecture, tirée du livre des Nombres, comme dans la page d’évangile, cette revendication touche des dons plutôt spirituels : le don de prophétie dans le livre des Nombres et le don d’expulser les démons dans la page d’évangile ; tandis que, dans la lettre de saint Jacques, entendue en 2ème lecture, cela concerne plutôt les richesses matérielles que l’on s’accapare au détriment des plus démunis. Dans les trois cas, ce qui est visé, c’est une seule et même chose : l’esprit de propriété. Ce que, dans le catalogue des péchés capitaux, on appelle aussi l’esprit d’avarice. Or, n’allons pas croire que cet esprit d’avarice ne concernerait que les biens matériels ! Il touche au contraire bien d’autres domaines de la vie quotidienne, souvent plus subtils et donc plus difficiles à repérer ! Sans vouloir en dresser une liste exhaustive, en voici quelques exemples où chacun pourra peut-être se reconnaître !
L’esprit d’avarice, cela peut d’abord concerner ce que l’on pourrait qualifier d’ « esprit de la chasse gardée » ou encore du « pas touche, mon pote ! ». C’est l’attitude de celui qui fait du service qui lui est confié ou de sa compétence un domaine « intouchable ». C’est l’attitude de celui qui ne tolère absolument aucune intrusion dans ses affaires, tout franchissement de frontière étant considéré comme une ingérence ou un crime de lèse-majesté ! Une telle attitude peut d’ailleurs prendre des formes différentes : par exemple, le fait de ne tolérer aucune remise en question ou critique de sa manière de faire, ou encore le fait de ne pas rendre compte à qui de droit de sa gestion des choses.
Mais l’esprit d’avarice, cela peut aussi concerner « l’esprit de clocher » ; et là encore, il peut se décliner de multiples façons. Dans l’église, c’est le cléricalisme, si rudement critiqué par le pape François, et qui pousse parfois certains à justifier l’injustifiable, à cacher le condamnable. Dans la vie sociale et économique, ce sont les lobbies protecteurs qui défendent les intérêts spécifiques et exclusifs de tels clans ou de tels groupes de pression, mais au détriment du bien commun. Vaste champ qui trouve par exemple son application dans le domaine de la protection de l’environnement. À ce propos, il n’est que de penser à la COOP 21 dont les accords n’ont été protégés par aucun échéancier, de sorte que cela autorise certains à les remettre en question et que cela laisse même libre cours aux intérêts partisans de se déployer.
Enfin, l’« esprit d’avarice » peut également toucher le domaine des idées, de la pensée, des projets. « Je tiens mordicus à mes idées, à mon opinion, à ma manière de voir les choses, me fermant ainsi à tout autres formes de voir, de penser, d’imaginer ». Un tel esprit d’avarice, touchant aux idées, rend impossible tout dialogue et ouvre alors largement les portes à tous les « –ismes » possibles et imaginables : intégrisme, fondamentalisme, rigorisme et autres choses du même genre.
C’est de ces divers enfermements sur nous-mêmes que les trois lectures de ce jour veulent donc nous sauver. Comment ? En nous invitant à sortir du cercle infernal de l’accaparement des biens ! Car, nous enseigne l’Écriture, la vie n’est pas dans la fermeture, le repliement sur soi. Elle est dans la découverte qu’elle se situe dans la circulation des biens et dans la mise en commun des dons reçus. D’ailleurs, c’est bien parce que nous les avons reçus de plus loin et de plus haut que nous-mêmes, et, donc, parce que nous n’en sommes pas la source, que cela nous interdit de nous en considérer comme les propriétaires exclusifs. Nous n’en sommes que les dépositaires, pour en être les dispensateurs et en faire bénéficier les autres.
Comme Jésus nous en avertit, tout ce qui est gardé pour soi, le ver finit par le dévorer et devient pourriture ! À l’inverse, tout ce qui est donné, ne serait-ce qu’un simple verre d’eau partagé, un sourire échangé, une main tendue : tout cela fructifie et devient source de bénédiction, car « rien de cela ne restera sans récompense » !
Nos vies communes, qu’elles soient civiles, familiales, associatives ou religieuses, ne peuvent prétendre vivre de la « joie de l’évangile » que si elles entrent donc dans cette logique des dons partagés ! Ne soyons donc pas jaloux des biens que les autres ont reçus, ni ne gardons jalousement pour nous-mêmes ceux que nous avons reçus ! Ils ne sont pas plus à moi qu’à toi. Ils ne relèvent pas de la propriété personnelle, ni, pire, ne doivent nous pousser à l’appropriation. Ils nous convoquent bien plutôt à une responsabilité mutuelle en vertu de laquelle, grâce à la mise en commun de nos dons, nous sommes invités à « répondre les uns de des autres » ! À l’exemple de Jésus, qui a livré sa vie pour nous, les dons que nous avons reçus appartiennent à chacun et, pourvu que nous les mettions en commun, ils contribuent à édifier, déjà sur terre, la maison de Dieu, c’est-à-dire le corps unique du Christ, avant qu’un jour, - c’est la promesse même de Jésus - Dieu ne devienne lui-même « tout en tous » (1 Co 15, 28).

F. P-A