Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies

Le récit que nous venons d’entendre vient clore une longue section de l’évangile de saint Jean que, de dimanche en dimanche, nous entendons depuis plusieurs semaines, et que les spécialistes de cet évangile appellent le « discours de Jésus sur le pain de vie ». Un discours où Jésus se livre à une longue catéchèse pour expliquer le sens « caché » du miracle de la multiplication des pains dont saint Jean avait fait le récit au début de la section concernée.
À travers cet enseignement, qu’est-ce que Jésus désire faire ? Deux choses. D’abord écarter, du miracle qu’il a accompli, une interprétation qui serait « utilitariste ». Une interprétation qui consisterait à ne voir en Jésus qu’un faiseur de miracles : quelqu’un qui viendrait satisfaire à bon compte tous nos besoins, sans que nous n’ayons plus à assumer nous-mêmes nos responsabilités humaines. À ce sujet, le reproche de Jésus est pour le moins cinglant : « Si vous me cherchez, ce n’est pas parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés » (Jn 6, 26) ! Du coup, le deuxième but de la catéchèse de Jésus, c’est de nous amener à découvrir, au-delà du miracle accompli, quelque chose de plus profond, caché à nos yeux, un peu comme la chair d’une amande, invisible au premier regard, et à laquelle on ne peut accéder qu’en cassant d’abord la coque épaisse qui la cache et la protège !
Quelle est donc cette amande qui se cache derrière le miracle de la multiplication des pains ? C’est le fait qu’à travers le signe du pain multiplié et partagé, Jésus veut nous signifier qu’il a livré sa vie tout entière pour nous ; que sa vie, il nous en fait le partage intégral ; un partage si intégral qu’il va même jusqu’à nous la donner à manger : « Je suis le pain vivant descendu du ciel », nous disait-il la semaine dernière. Et il ajoutait : « Si quelqu’un mange ce pain, il vivra pour toujours ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » (Jn 6, 51). Jésus ne peut être plus clair sur le sens de son existence : c’est une vie intégralement donnée pour la vie du monde !
Pour dire cette même réalité du don que Jésus fait de lui-même, ou plutôt pour nous montrer comment ce don doit donner « forme » à notre propre existence, saint Paul, dans la 2ème lecture de ce dimanche, recourt à une autre image : celle de la relation que mari et femme doivent veiller à établir entre eux. Saint Paul prend ainsi appui sur l’exemple du Christ pour montrer jusqu’où doit aller le don mutuel que les époux doivent se faire l’un à l’autre. Il commence donc par s’adresser aux femmes en les invitant à être « soumises » à leur mari ; pour ensuite, - rassurez-vous, mesdames ! -, s’adresser aux hommes, mais en se montrant envers eux bien plus exigeant qu’il ne l’avait été pour les femmes : « Vous, les hommes, leur dit-il, aimez votre femme, à l’exemple du Christ : Il a aimé l’église, Il s‘est livré lui-même pour elle, afin de la rendre sainte et se la présenter à lui-même, resplendissante, sans tâche ni ride, ni rien de tel ». « C’est ainsi, conclut saint Paul, que, vous, les maris, devez aimer votre femme : en ayant pour elle le même respect, la même attention, la même sollicitude que vous avez pour votre propre corps ! »
Pour exprimer tout cela en termes peut-être plus accessibles, on pourrait donc dire que Jésus, et saint Paul, à sa suite, nous invite à consentir à un effacement de soi devant l’autre pour lui offrir la possibilité d’exister ! Du coup, on comprend mieux la réaction des auditeurs de Jésus qui, à entendre ses propos, se scandalisent ! « Cette parole est rude, disent-ils. Qui peut l’entendre (Jn 6, 60) ? » Saint Jean ajoute même que certains furent à ce point offusqués qu’ils décidèrent de ne plus marcher avec Jésus. « À partir de ce moment, dit-il, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner » (Jn 6, 66) !
On pourrait se demander : pourquoi un tel revirement ? La réponse est simple C’est que les auditeurs de Jésus n’ont que trop bien compris ce que Jésus voulait dire et, surtout, jusqu’où risquait de les mener le fait de le suivre jusqu’au bout. Ils ont compris que si nous voulons marcher à la suite de Jésus, qui a livré sa vie en nourriture pour nous, il nous faut alors, nous aussi, de quelque manière, consentir à n’être plus le centre du monde, et donc, consentir à mourir à nous-mêmes… pour consentir de donner à l’autre toute sa place. Or, n’est-ce pas à cela précisément que, tous, nous répugnons de toutes les forces de notre être ? Pensons à notre réaction, lorsque notre mari, notre épouse, un de nos enfants, ou, pour nous moines, un frère en communauté, vient nous solliciter pour que nous lui rendions ne fût-ce qu’un petit service. N’avons-nous pas spontanément tendance à rechigner ? Car, si petit qu’il soit, ce service a bien souvent l’art de venir grandement nous déranger ! Et, alors, nous nous rebiffons, peut-être pas ostensiblement - par un refus net et catégorique -, mais au moins par un mouvement tout intérieur de recul, si infime qu’il soit, au point que, parfois, nous avons besoin d’une échelle Richter de très haute précision pour pouvoir nous en rendre compte.
Quoi qu’il en soit, quelle que soit la nature de notre réaction, c’est à chaque fois la même chose qui se passe : à chaque fois, nous sommes convoqués à une « petite mort » qui nous oblige à renoncer un peu plus à nous-mêmes ! À chaque fois, il faut accepter de nous dessaisir de nous-mêmes, jusqu’à être peu à peu dépossédés de notre désir viscéral de maîtrise, sur les événements, sur les personnes, voire sur Dieu lui-même. Il nous faut même accepter qu’ils soient pour nous l’obstacle sur lequel vient buter notre égoïsme, et peu à peu accepter de renoncer qu’ils soient à notre service exclusif, renoncer donc à les « utiliser » à des fins qui ne serviraient que mes propres besoins ! Autant de petites morts donc !
Or, la merveille qui se passe alors, c’est qu’à partir du moment où je consens à un tel renoncement et que j’accepte d’être ainsi dépossédé, dessaisi de moi-même : la merveille, c’est qu’alors, je peux tout recevoir avec gratitude parce que je découvre que tout m’est finalement donné, que tout m’est donné par pure grâce, en toute gratuité. Plus encore : la merveille des merveilles, c’est qu’une fois que j’ai accepté d’être ainsi désencombré de moi-même, je deviens à ce point libre de moi-même que je peux désormais me recevoir des événements, des autres et de Dieu-même sans avoir envie de les posséder. Voie royale qui, quelles que soient les circonstances de la vie - y compris les désagréments ! - nous ouvre alors l’accès à la joie : une joie imprenable, une joie qui transforme notre cœur pour en faire, comme quelqu’un l’a si bien dit, « un pays où l’on remercie » !Comme saint Pierre, nous pouvons alors dire à Jésus : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons et nous savons que tu es le saint de Dieu ». Non plus un Dieu sur lequel j’aurais donc la mainmise (il ne serait alors qu’une idole, prolongement narcissique de moi-même, ce que Jésus reproche vivement à ses auditeurs) ; mais un Dieu « au-delà de tout », c’est-à-dire un Dieu qui, sans cesse, nous invite, dans la foi, à accueillir, comme une éternelle surprise, la vie qu’Il nous donne, ouvrant ainsi nos cœurs à sa promesse, là où nous pouvons « nous établir fermement dans les vraies joies » (cf. ouverture, 21ème Dim TO), celles qui ne passent pas : celles d’un amour plus grand et d’un accueil plus fou de ce qui vient. Mais, pour y parvenir, que de fois il nous aura fallu consentir à mourir à nous-mêmes ! Alors oui, n’allons pas trop vite nous scandaliser devant les auditeurs de Jésus, car avec eux, il nous faut bien admettre que, pour nous aussi, cette parole est bien souvent « dure à entendre ! » Mais pour autant, faudrait-il se refuser à l’entendre si c’est pour ensuite se priver de la joie à laquelle elle nous promet l’accès ? À chacun de nous, donc, de choisir (cf. Josué 24, 1ère lecture) : ou l’impasse du repli sur soi, large en apparence, mais en fin de compte, stérile, ou la voie royale qui ouvre à la joie, étroite sans doute au départ, mais prometteuse de vie en abondance, car, nous dit encore Jésus, « les paroles que je vous ai dites sont esprit, et elles sont vie » (Jn 6, 63). À bon entendeur, salut !

F. P-A