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Il n’y a pas si longtemps encore, dans les monastères, mais aussi dans les familles où les traditions chrétiennes étaient solidement ancrées, il était d’usage, au début du carême, de prendre, en divers domaines, toute une série de résolutions, généralement des petits renoncements ou, comme on disait encore, des « petits sacrifices », destinés à se corriger de ses défauts et, ainsi, à inscrire, dans le corps, notre désir de conversion intérieure ; et, bien sûr, on mesurait la qualité de « son » carême à la plus ou moins grande fidélité que l’on avait eue à se tenir aux résolutions que l’on avait prises à son début.
De cet usage - et c’est peut-être de là qu’il s’est répandu hors des monastères -, on trouve une mention explicite dans le chapitre 49 de la Règle de saint Benoît. Dans ce chapitre, consacré, à l’observance du carême, saint Benoît fait remarquer qu’en toute rigueur de terme, le temps du carême devrait être en réalité la mesure constante de toute la vie monastique. « En tout temps, dit-il, la vie du moine devrait être aussi observante que durant le temps du carême ! » Et, de fait, notre vie chrétienne toute entière - c’est-à-dire le temps que nous passons sur terre -, n’est-elle pas, à l’instar du carême, qui nous prépare à la fête de Pâques, le temps qui nous est consenti, à chacun, pour préparer notre entrée dans la vie éternelle, c’est-à-dire pour nous préparer à notre Pâques définitive ? Mais, parce que, en réalité, il constate que peu ont cette vertu de vivre à la longueur d’année, et à longueur de vie, sous le régime quadragésimal, Benoît en vient alors à recommander qu’au moins durant ce temps fort de l’année liturgique, on veille à « garder sa vie en toute pureté » de manière, précise-t-il encore, à « effacer, en ces jours saints, toutes les négligences des autres temps ».
Suivent alors diverses recommandations, que nous, moines, connaissons bien, que ce soit en matière d’intensification de la vie spirituelle : les prières avec larmes et la componction ; ou dans le domaine de l’abstinence corporelle. En ce domaine, Benoît nous offre même une liste précise : il parle de retrancher sur la nourriture, la boisson, le sommeil, le bavardage et même les plaisanteries ; mais rien n’empêche que cette liste, qui n’est pas exhaustive, nous l’actualisions et y ajoutions encore, pour notre temps, l’usage d’internet, du smartphone, de la télévision et autres choses du même genre qui, en effet, dissipent l’âme et nous détournent de l’essentiel !
Bien sûr, cette recommandation de recourir à de telles pratiques qui consistent à en « faire plus » que d’habitude – prier davantage, modérer la satisfaction de ses besoins ; ou même jeûner plus intensément : tout cela peut comporter des risques. Celui par exemple de vouloir en faire trop et sans discrétion, ou encore, spirituellement, de nous conduire à une attitude orgueilleuse qui consisterait à nous faire croire, illusoirement et présomptueusement que c’est nous qui serions à la source de notre propre sainteté ! Que nous pourrions nous hisser nous-mêmes à hauteur de Dieu à la seule force de nos poignets ! De telles dérives par excès ou d’illusion spirituelle sont bien réelles et ne sont pas à sous-estimer ! Saint Benoît, dans le même chapitre 49 consacré au carême, en est bien conscient, qui cherche à nous en prémunir, en nous recommandant de soumettre au discernement de notre « abba » ou de notre accompagnateur spirituel, ce que nous nous proposons d’offrir à Dieu durant le carême afin, précise-t-il, de n’agir qu’avec son approbation et le secours de sa prière !
Ces considérations étant faites, on sera alors peut-être tenté de se dire qu’il est bien inutile, durant le carême, de se livrer encore à quelques renoncements que ce soient ! En réalité, penser cela, ce serait jeter le bébé avec l’eau du bain et commettre une erreur bien plus grave que les deux dérives précédentes, puisque cela consisterait à vouloir faire l’impasse sur notre condition humaine qui ne peut dire les désirs du cœur qu’en passant par la médiation de notre corps. Oui, donc ! Dans la vie spirituelle, les renoncements gardent toute leur pertinence, mais à une condition : que l’on veille à les situer correctement ; et c’est justement ce que la page d’évangile, proclamée aujourd’hui, peut nous aider à faire.
Dans son extrême brièveté et en toute sobriété, que nous montre-t-elle ? Jésus, poussé au désert par l’Esprit et tenté par Satan. En 4 versets à peine, tout nous est dit de la vie du Christ. Et que nous est-il dit ? Que la vie de Jésus n’a été qu’un immense combat, mené sans répit et sans merci, jusqu’à la mort sur la croix, contre les puissances du mal. Il s’ensuit donc que la vie chrétienne, qui n’est autre qu’une vie menée à la suite de Jésus, ne peut être, elle aussi, qu’une participation à ce même combat de Jésus contre les forces du mal.
C’est ce que nous rappelle saint Benoît à la fin du prologue de sa Règle quand il fait remarquer, à celui qui veut s’engager dans la vie monastique, que celle-ci, mais cela vaut aussi de toute vie baptismale, n’est autre (c’est le sens même du mot « baptême ») qu’une « plongée » dans la passion de Jésus, dans l’espérance de mériter d’avoir part un jour à sa résurrection. Oui, la vie chrétienne n’est autre que cela : une plongée dans la vie du Christ, une communion avec lui, qui s’est livré à la mort, pour nous donner part à sa vie. C’est ce que saint Pierre nous rappelait aussi au début de la 2ème lecture (1 Pi 3, 18) : « Bien-aimés, nous disait-il, le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui le juste, pour les injustes, afin de nous introduire devant Dieu : il a été mis à mort dans la chair, mais vivifié dans l’Esprit ».
Or c’est justement là, dans cette dynamique pascale, que se trouve la justification spirituelle de toute ascèse chrétienne, comme aussi des renoncements auxquels nous sommes invités durant le carême. À travers eux, il ne s’agit nullement de chercher à accomplir des prouesses ; à accumuler des mérites ou à faire de nous des héros du renoncement ! Il s’agit seulement d’exprimer et de manifester de manière sensible - en l’inscrivant dans notre corps - notre désir spirituel de communier à Jésus dans le mystère de son combat, mené contre les puissances du mal, et de sa vie, donnée pour le salut du monde. L’ascèse chrétienne n’est donc pas d’abord, ni seulement, une « ascèse de renoncement » – même si, bien évidemment, elle en comporte ! – ; elle n’est pas quelque chose qui « nous purifierait de souillures extérieures », mais, comme le dit saint Pierre du baptême, elle est « l’engagement envers Dieu d’une conscience droite », ou, pour le dire avec nos mots d’aujourd’hui, elle est une « ascèse du désir ». Mais entendons-le bien : non pas une ascèse qui consisterait à faire taire en nous le dynamisme du désir (car celui-ci constitue l’essence même de notre « être-homme » !), mais, bien plutôt, une ascèse qui puise sa source dans notre désir de communion à l’Infini de l’Amour que Dieu nous propose, et qui, précisément dans ce but, n’hésite pas alors à retrancher, non pas dans le désir lui-même - car ce serait nier la nature même de l’homme qui est de toute origine un « être désirant » !, - mais de retrancher dans la satisfaction de nos besoins qui, eux, à trop y consentir, risquent toujours d’étouffer notre élan vers Dieu. Reste alors une question : à quel indice reconnaîtrons-nous que nous avons situé dans le bon axe nos renoncements du carême ? Cet indice, c’est saint Benoît, lui encore, qui nous le donne : ne sont vraiment spirituels que les renoncements qui nous ouvrent à la joie ! Tout le reste : toute ascèse qui ne donnerait pas accès à la joie, mais serait source de tension ou de crispation ne serait en effet que vent et poursuite du vent : l’indice qu’elle ne serait le fruit que d’une quête illusoire de nous-mêmes et non ouverture à la gratuité de la grâce. En ce saint temps du carême, qui commence aujourd’hui, demandons au Seigneur qu’Il nous donne donc d’attendre la sainte Pâques dans la joie d’un tel désir spirituel ; qu’il nous donne de ne trouver notre joie et notre bonheur que dans le désir de le servir, dans la fidélité, d’un cœur humble et sincère. Amen.

F. P-A