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Depuis le début de l’été, nous marchons sur les routes de Galilée, à la suite de Jésus et de ses disciples, dans leur itinérance missionnaire commune. Ainsi, dimanche dernier, nous assistions au premier envoi en mission des disciples et, à cette occasion, nous entendions les consignes de voyage que Jésus leur donnait.
Dans le récit de ce dimanche, nous assistons à leur retour de mission. Comme nos jeunes, au retour d’un camp ou d’une aventure exaltante, ils n’ont qu’une hâte : riches de leur expérience nouvelle et de leur découverte, heureux de leurs succès et des exploits qu’ils ont accomplis, ils brûlent, nous dit saint Marc, de raconter à Jésus « tout ce qu’ils ont fait et enseigné » !... Bien sûr, nous aurions aimé que saint Marc soit plus prolixe et qu’il nous rapporte, en voix directe et plus en détail, le récit des apôtres. Il n’en fait rien. C’est que son centre d’intérêt se situe ailleurs ! Son désir est de souligner la sollicitude de Jésus envers ses disciples : « Venez à l’écart, dans un endroit désert ; et reposez-vous un peu », leur dit-il. Comment comprendre cette double invitation : « Venez à l’écart et reposez-vous » ?
À un premier niveau de lecture, on pourrait dire que Jésus propose à ses disciples ce qu’on appellerait aujourd’hui, dans le langage de l’entreprise, un « débriefing » : un temps de recul pour se livrer à un « retour sur expérience », faire le bilan de ce qui a été vécu, en tirer les leçons pour l’avenir. Mais, en les entraînant à l’écart, il cherche aussi à les soustraire à la presse de la foule et à leur ménager un temps de repos. De fait, note encore l’évangéliste, « ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient si nombreux qu’on n’avait même pas le temps de manger » ! Bref : ce que Jésus propose à ses disciples, c’est « le réconfort après l’effort », selon une alternance bien naturelle : le besoin que nous éprouvons, tous, d’un temps de repos après le travail ; ce que marque, par exemple, le rythme de nos semaines entre jours ouvrés et jours chômés (en général, quand il est encore honoré, le repos du dimanche) ; mais aussi selon une alternance spirituelle, peut-être moins souvent honorée, qui exige qu’après un temps particulièrement fort, l’on s’accorde un « temps de relecture » qui permet l’intériorisation de l’expérience vécue et ainsi d’en tirer le meilleur profit pour l’avenir. Or, pour faire cela, évidemment, rien de tel que de se mettre au vert, de se retirer à l’écart…
En ce temps de vacances, il n’est donc peut-être pas inutile de nous interroger, nous aussi, sur la manière dont nous mettons à profit nos loisirs, ces temps de repos qui nous sont octroyés. Qu’en faisons-nous vraiment ? Les laissons-nous tomber en quenouille, sans saisir l’opportunité qu’ils nous offrent pour retisser l’unité de notre vie, là où, de fait, la diversité de nos activités risque de nous entraîner à la dispersion, voire à l’éclatement? Ou, au contraire, profitons-nous de ces temps pour en faire des lieux, qui ne soient pas seulement des espaces de récréation, ce qui est tout à fait légitime qu’ils soient !, mais aussi, ce qui est de loin meilleur !- des lieux de « re-création » ?
Ainsi, quand Jésus invite ses disciples à se retirer à l’écart, ne faut-il pas trop vite y voir une invitation à se soustraire aux peines et aux labeurs du monde. Il s’agit bien plutôt de nous inviter à prendre un juste recul par rapport à nos activités quotidiennes : à notre travail ; à nos divers engagements ; à nos responsabilités, professionnelles, familiales, politiques ou communautaires. Du coup, dans cette perspective, « se retirer à l’écart », comme Jésus y invite ses disciples, est loin d’être du gaspillage, un temps perdu inutilement. C’est au contraire l’occasion de porter, sur ce que nous vivons ou sur le monde dans lequel nous vivons, ce que j’aimerais appeler un « regard décalé », pas seulement « temporel » : le fait de nous placer hors immédiateté de l’instant présent ; mais surtout « spirituel » : le fait de replacer toutes choses sous l’horizon d’une perspective « autre », plus large. Cela nous conduit alors à découvrir un 2ème niveau de sens dans l’invitation de Jésus à se retirer dans un lieu désert.
Le « venir à l’écart pour nous reposer » auquel Jésus nous invite aujourd’hui ouvre en effet à ce qu’un théologien, spécialiste de la vie religieuse, a appelé l’« écart fertile » : cette prise de distance - par une manière de vivre « en décalé » par rapport monde ambiant - qui permet d’avoir, sur le monde, un regard « autre » et de lui offrir ainsi une « parole », capable de répondre à ses attentes secrètes les plus profondes ; et on peut penser que c’est cela justement qui faisait de Jésus un prophète « couru » : cet « écart fertile » ou ce regard décalé qu’il portait sur le monde et qui lui permettait une parole touchant vraiment le cœur des gens. Or c’est bien ce à quoi nous assistons dans la 2ème partie de l’évangile de ce jour : à peine Jésus a-t-il fait monter ses disciples en barque pour les conduire à l’écart, qu’aussitôt, ayant compris le subterfuge, la foule « court là-bas et les devance », telle « des brebis sans berger », avides de la présence de quelqu’un qui puisse les guider et les nourrir !
Depuis Jésus, un tel mouvement n’a jamais cessé de traverser toute l’histoire de l’Église. Dès que des hommes ou des femmes, poussés par l’Esprit, se retirent dans des lieux de solitude, bien vite leur rayonnement spirituel devient si grand qu’ils attirent à eux les foules, et que les solitudes, où ils avaient pourtant cherché à se soustraire au monde, deviennent, souvent à leur corps défendant, un lieu où beaucoup viennent chercher refuge : lieu de paix, de réconfort, de consolation. Ainsi de saint Antoine le Grand, père des moines, à chaque fois obligé de s’enfoncer toujours davantage dans le désert pour échapper aux foules qui se pressaient à la porte de son ermitage ! Ainsi également de saint Bernard, conduit au désert de Cîteaux, qui, devenu abbé de Clairvaux, passa le plus clair de son temps à courir les routes d’Europe pour la couvrir de monastères, qu’à résider dans sa chère claire vallée !
N’allons cependant pas croire que l’invitation de Jésus à se retirer à l’écart dans un lieu désert soit un monopole réservé aux seuls religieux ou, à plus forte raison, aux seuls moines et moniales ! Certes leur vocation spécifique dans l’Église est bien de se tenir en des lieux qui les mettent à l’écart du monde ; mais, à vrai dire, ils ne font, par là, que rendre plus manifeste l’essence même de toute vie chrétienne. C’est en effet ce que Jésus nous enseigne par la bouche de saint Jean : si le chrétien est bien « dans le monde », dit-il, il n’est cependant pas « du monde ». Or c’est exactement cela que signifie l’appel de Jésus à « venir à l’écart » !
Autrement dit, nul besoin de se faire religieux ou moine pour répondre à l’invitation de Jésus ! De fait, le « venir à l’écart » qu’il nous propose ne consiste pas nécessairement, ni seulement à « se mettre à l’écart » du monde, en se retirant par exemple dans la solitude d’un monastère. Plus profondément, cela signifie « tenir » entre soi et le monde un « écart fécond », un écart de nature spirituelle : un écart qui permet à chacun, comme l’écrit M. Bellet, de trouver « ce point de naissance où commence en lui une humanité qui n’est pas encore de ce monde » (La longue veille). Or, instaurer un tel écart est à la portée de tous, pourvu qu’on accueille l’invitation de Jésus à se retirer à l’écart, dans le secret de son cœur.Mais il se peut qu’un tel écart nous fasse peur ? Et de fait, s’il s’agit bien de « venir à l’écart » pour y trouver le repos, comme nous le promet Jésus, on constate cependant bien vite qu’en réalité, ce repos est loin d’être de « tout repos » ! Comme nous le montre encore Jésus, c’est en effet un repos qui rend inquiet ; qui rend inquiet de l’inquiétude même de Jésus pour le salut du monde : « Voyant la foule comme des brebis sans berger, il se mit à les enseigner longuement » ! Du reste, après avoir dit « Venez à l’écart, dans un lieu désert », Jésus ajoute, vous l’aurez peut-être remarqué, non pas « pour vous reposer », de manière absolue, mais précise « pour vous reposer un peu », laissant donc ouvert un au-delà actif du repos ! Alors après tout cela, comment encore oser le dire ?, mais je le dis quand même : « Venez à l’écart pour vous reposer… un peu » et… bonnes vacances… quand même !

F. P-A