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Nous sommes rassemblés aujourd’hui pour faire mémoire de nos saints fondateurs, Robert, Albéric et Étienne. Mais n’allons pas penser que cette mémoire ne serait que mémoire du passé. Une mémoire qui n’aurait rien à nous dire pour aujourd’hui !
À l’occasion d’un récent symposium qui s’est tenu à Rome et qui avait pour titre : « Dans la fidélité au charisme, repenser l’économie », le pape François le soulignait avec force. Quand il s’agit de faire mémoire d’un charisme - d’une tradition spirituelle - , ce « faire-mémoire », disait-il, ne peut se réduire à n’être qu’un regard de « nostalgie stérile » porté sur le passé, si glorieux fût-il, ni non plus nous conduire à faire ce qu’il appelle une « archéologie charismatique ». Pourquoi ? Parce que, expliquait-il, « dans l’Église, les charismes ne sont pas quelque chose de statique ou de rigide ; ils ne sont pas des pièces de musée ! » Bien au contraire ! Parce qu’un « charisme » appartient à l’ordre du « charis », c’est-à-dire, selon l’étymologie du mot, au domaine du don, de la gratuité et de la grâce, un charisme ne peut être qu’une réalité vivante, une « réalité appelée à fructifier pour se développer dans la fidélité créative ».
Or, justement ! Pour qu’il en soit ainsi, pour que la fidélité à un charisme soit fidélité créative, on ne peut se contenter d’avoir le regard tourné sur le passé seulement ! Pour que la vie consacrée soit « signe et prophétie du Royaume de Dieu », il faut, ajoutait le pape François, que « nous, consacrés, [et je précise : nous moines du Désert], nous restions vigilants et attentifs pour scruter les horizons de notre vie et du moment présent ». C’est seulement « cette attitude, explique le pape François, [qui] fait que les charismes, donnés par le Seigneur à son Église à travers nos fondateurs et nos fondatrices, se maintiennent vivants et peuvent répondre à toutes (…) situations concrètes [nouvelles] de lieux et de temps dans lesquelles nous sommes appelés à partager et témoigner de la beauté de la sequela Christi ». Autrement dit, se tourner vers le passé, « faire-mémoire » de l’histoire - ou, pour reprendre le mot de Ben Sirac le sage entendu en première lecture, « faire l’éloge de ces personnages glorieux qui sont nos ancêtres » (Sir. 44, 1) : faire cela ne peut que nous inciter à nous enraciner davantage avec confiance dans le présent, mais aussi nous inviter à porter sur notre avenir un regard d’espérance.
Dans une telle perspective, écrit encore le pape François, « être fidèles (au charisme) signifie alors se demander ce que, aujourd’hui, dans cette situation, [dans notre situation présente], le Seigneur nous demande d’être et de faire ». « Être fidèles », continue-t-il, « nous engage (alors) à un travail assidu de discernement afin que les œuvres, cohérentes avec les charismes, continuent à être des instruments efficaces pour [faire advenir le royaume de] Dieu ». Et en clair, cela consistera donc à « se demander si nos actions correspondent ou non au charisme que nous avons professé, si elles correspondent ou non à la mission qui nous a été confiée par l’Église ».
Or c’est là précisément que le « faire mémoire de nos fondateurs » peut aujourd’hui encore nous aider à y voir plus clair. Quand on relit en effet ce qu’il est convenu d’appeler les « documents primitifs » de notre Ordre, n’est-ce pas cela, justement, que nous les voyons faire ? Très exactement : S’examiner sur la manière dont ils honoraient leurs vœux, afin de discerner comment mieux les vivre, comment mieux répondre à ce qu’ils pensaient être leur vocation de moines, désirant « suivre pauvres le Christ pauvre ».
Pour s’en convaincre, il n’est que de lire ce bref passage du Petit exorde : « Ces hommes, dit le chroniqueur, lorsqu’ils étaient encore à Molesme, inspirés par la grâce divine, parlaient très souvent entre eux de la transgression de la Règle du Bienheureux Benoît. Ils se plaignaient et s’attristaient de voir qu’en ne gardant pas cette règle, qu’ils avaient promis d’observer par une profession solennelle, ils s‘étaient par là-même sciemment rendus coupables de parjure » (Ex. Par. III). Aussi bien, précise l’auteur de l’Exorde de Cîteaux, « ils se demandèrent comment accomplir la promesse qu’avaient prononcée leurs lèvres » (Ex. Cist. I, 5) !
Or, n’est-ce pas là aussi tout le sens de la démarche que nous avons entreprise l’an dernier, et que nous aurons sans doute à poursuivre encore cette année, sur ce que nous désirons vivre, ici, au Désert, dans les conditions qui sont les nôtres aujourd’hui ? Car nous aussi, aujourd’hui - comme hier, nos Pères -, nous sommes appelés à nous interroger semblablement sur comment être fidèles à notre désir de suivre « pauvres le Christ pauvre ».
Certes, la pauvreté à laquelle nous sommes convoqués aujourd’hui, n’est-elle plus tout à fait la même que celle à laquelle nos Pères, hier, aspiraient.
Pour eux, c’était surtout une pauvreté volontaire, avec le choix - clairement affirmé - de ne vouloir vivre que du travail de leurs mains, refusant tout revenu extérieur, rente ou autre source du même genre,… avec ce que nous savons aussi d’utopique que contenait un tel projet ! Pour l’honorer, ils durent même inventer les frères convers ! Pour nous, au contraire, la pauvreté que nous sommes appelés à vivre, peut-être aujourd’hui davantage subie que désirée, c’est de devoir faire face à une communauté plus réduite, pauvre en nombre et en ressources humaines.
Pourtant, qu’il s’agisse de nos Pères, hier, ou de nous, aujourd’hui, l’enjeu spirituel est bien le même : ce que nos Pères appelaient de leur vœux - mener une vie marquée par la simplicité et la sobriété, voire par la « rusticité » -, vivre, nous, ce que nous devrions considérer comme un appel à la « sobriété heureuse » : c’est le mot de Pierre Rabhi, ou vivre un appel à une « austérité responsable » : c’est l’expression du Pape François. Mais surtout vivre un tel appel avec la même inventivité créative que celle dont nos Pères ont fait preuve !
Vivre la pauvreté humaine à laquelle il nous faut consentir aujourd’hui, non pas par fatalisme, mais vraiment l’accueillir comme une grâce, comme une opportunité pour nous sentir de plus en plus « responsables » les uns des autres, c’est-à-dire comme « devant répondre » ensemble du bien commun, en payant de notre personne.
Si nous marchons décidément dans cette direction, nous deviendrons alors, comme le souligne le pape Benoît XVI (Caritas in veritate, § 34), « vraiment humains », parce que, dans notre communauté, nous aurons « fai[t| de l’espace au principe de la gratuité (c’est-à-dire au don sans calcul de nous-mêmes) comme expression de fraternité ».
Qu’à l’exemple de nos Pères, Robert, Albéric et Étienne, - c’est le meilleur éloge que nous puissions leur faire ! - nous n’ayons au fond du cœur que le même désir ardent de courir à la suite du Christ. Que, dans les angoisses et inquiétudes du temps présent, Il daigne nous combler du don de sa présence et nous faire boire à la source d’eau vive à laquelle nos Pères se sont eux-mêmes enivrés : un vin d’allégresse dans la fidélité au commandement de l’amour fraternel. Alors en nous voyant vivre, on pourra dire de nous : « Voyez qu’il est bon, qu’il est doux de vivre en frères tous ensemble » ! Amen

F. P-A