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Le jour de l’Ascension, Jésus nous faisait cette promesse : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mat. 18, 20).
Mais comment Jésus peut-il bien honorer une telle promesse ? Serait-ce à la manière d’une présence physique et sensible par laquelle Jésus se rendrait présent, à nos côtés, comme nous pouvons l’être les uns aux autres lorsque nous vivons ensemble, que ce soit en couple, en famille ou en communauté ?
D’expérience, nous savons pourtant bien qu’une telle forme de présence physique des uns aux autres est en réalité toujours limitée à un espace et à un temps déterminés. De fait, quand je suis présent ici et maintenant, en un lieu et en un temps donnés, je ne peux être, en même temps, dans un autre endroit ! Ce sont là les limites inévitables qui sont imposées à notre condition corporelle : on ne peut se trouver en même temps en deux endroits différents !
Alors, dans ces conditions, comment comprendre ce que Jésus nous dit quand il nous promet d’être « avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde » ? De quelle présence s’agit-il ? De toute évidence, comme je viens de le suggérer, il ne peut s’agir d’une présence de nature physique ou corporelle. La présence dont il parle relève d’un tout autre ordre. Ce dont il nous parle, c’est d’une présence spirituelle. Mais attention ! Dire cela ne signifie pas pour autant que cette présence, de nature spirituelle, ne serait pas réelle ! Mais alors, direz-vous : « Que peut donc bien être une présence réelle, qui ne serait pas de nature corporelle ? Une telle présence ne contrevient-elle pas aux lois qui régissent notre condition humaine en vertu de laquelle nous ne pouvons être réellement présents les uns aux autres que par l’intermédiaire de notre corps ? Comment, donc, Jésus peut-il se rendre présent à nous, d’une manière vraiment réelle, mais qui ne soit pas corporelle ? »
Pour comprendre cela, prenons une comparaison. J’imagine que tous, nous conservons jalousement chez nous tel ou tel objet auquel nous accordons beaucoup d’importance. En soi, ce sont des objets qui n’ont probablement pas beaucoup de valeur marchande : un coquillage, une fleur séchée, un bout de ficelle, que sais-je encore ?, et pourtant ce sont des objets auxquels nous tenons beaucoup, au point que si nous venions à en être privé, cela représenterait pour nous une perte irréparable. Pourquoi cela ? Parce que, justement, pour nous, ces objets - si insignifiants qu’ils puissent paraître aux yeux des autres -, sont liés au souvenir d’une personne que nous avons aimée ou d’un événement qui a été particulièrement important pour notre vie. Du coup, la valeur de l’objet que nous conservons ne se réduit pas à sa seule matérialité. En soi, cela reste bien sûr un coquillage, une fleur séchée, un bout de ficelle. Mais en même temps, c’est plus que cela ! Si nous les conservons, c’est justement parce qu’ils sont « lourds » d’autre chose, porteurs d’une signification plus grande : ils nous permettent de rendre « présent » une réalité – une personne, un événement – qui, peut-être, appartiennent au passé et ne sont plus là, physiquement, devant nos yeux, mais qui, pour notre vie, ont une telle importance qu’ils ont gardé, encore pour nous aujourd’hui, une valeur actuelle, et qu’il nous suffit donc simplement de voir cet objet pour que nous soyons comme immédiatement remis en présence de cette personne ou de cet événement, comme si la personne était encore réellement là, ou comme si l’événement se déroulait encore à nouveau réellement devant nos yeux.
Sans doute, comme je viens de le dire, aux yeux du premier venu, l’objet en tant que tel, dans sa matérialité extérieure, paraîtra tout à fait insignifiant et même sans valeur, mais pas pour nous. Pas pour nous parce que, justement, pour nous, il est en même temps « lourd » de cette présence. Bien sûr, une présence qui n’est pas physique ou corporelle puisque l’objet qui me rappelle la personne aimée ou l’événement vécu, n’est évidemment ni la personne aimée elle-même, présente en chair et en os, ni l’événement tel qu’il s’est déroulé dans le passé ! - mais néanmoins il s’agit bien pourtant d’une présence vraiment réelle : la personne aimée, l’événement vécu sont là, rendus réellement « présents », mais de manière spirituelle, par le biais de cet objet. L’objet devient ainsi pour nous « sacrement » de cette présence.
Or, c’est exactement la même chose qui se passe avec l’Eucharistie ! Dans l’eucharistie en effet, Jésus se rend « réellement » présent à chacun de nous ; mais les signes qu’il a choisis pour signifier cette présence, ce ne sont plus ni un coquillage, ni une fleur séchée ni un bout de ficelle, mais, tout comme eux, des choses apparemment tout aussi insignifiantes : un peu de pain et un peu de vin.
Soyons bien clairs cependant. Celui que nous rendons « réellement » présent par ces deux signes que sont le pain et le vin, ce n’est évidemment pas le Jésus de l’histoire, en chair et en os, celui qui aurait foulé la terre de Palestine il y a deux milles ans ; c’est ce même Jésus, certes, mais dans l’acte même qui le constitue dans son identité la plus profonde, et dont, précisément, le pain et le vin sont le signe sacramentel. Et quel est cet acte par lequel Jésus se dit tout entier, qui est son être même - et que nous rendons réellement présent par l’eucharistie ? C’est l’acte de l’offrande qu’il a faite de sa personne, une fois pour toute, pour le salut du monde, quand il a dit sur le pain : « Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous » ; et quand il a dit sur le vin : « Prenez et buvez : ceci est mon sang, la coupe par laquelle je fais alliance nouvelle et éternelle avec vous ».
Or, c’est justement parce que c’est ainsi que Jésus se rend présent au milieu de nous : par la médiation des signes sensibles du pain et du vin, et, donc indépendamment de la présence physique de son corps historique de chair et d’os (entendons : le Jésus que les disciples ont vu et entendu, et avec qui ils ont marché) ; c’est pour cette raison – le fait qu’il s’agisse d’une présence, bien sûr réelle, mais non liée à sa présence corporelle -, c’est pour cela que Jésus peut vraiment tenir sa promesse d’« être avec nous jusqu’à la fin des temps », et cela en tout temps - aussi bien hier, qu’aujourd’hui ou demain – qu’en tous lieux : aussi bien ici, à sainte Marie du Désert que, dans le même moment, de l’autre côté du globe !
En nous donnant l’eucharistie, c’est-à-dire le pain et le vin, comme signe ou sacrement de son corps donné et de son sang versé, ou comme « mémorial » de sa vie donnée pour nous, Jésus nous a donc fait le plus beau cadeau qui soit : par l’eucharistie, malgré la distance historique de lieu et de temps qui nous sépare de lui, du temps et des lieux où lui-même a vécu, Jésus nous offre en effet l’incomparable possibilité de le rendre, toujours et partout, réellement présent à nous. Et c’est pourquoi, dans un peu de pain, dans un peu de vin, nous pouvons vénérer sa présence « réelle ». Là nous pouvons dire qu’il est réellement présent. Ainsi, quand nous mangeons ce pain et nous buvons à cette coupe, c’est Lui en personne qui se donne à nous ; Il demeure en nous et nous demeurons en Lui ; et ainsi il nous donne de pouvoir recueillir, toujours et partout, le fruit de notre rédemption.
Pour ce don incomparable, nous ne pouvons que lui rendre grâce dans un acte d’adoration et je vous invite pou cela à vous joindre à nous toute cette après-midi.

F. P-A