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Quand les Constitutions de notre Ordre cherchent à définir la nature et le but de notre vie monastique, elles la présentent comme « une vie intégralement ordonnée à la contemplation ». Or, à regarder de près le contenu de la Règle sous laquelle nous militons, une telle définition a plutôt de quoi surprendre. De fait, hormis peut-être le Prologue et ses 7 premiers chapitres, on n’y trouve rien qui puisse ressembler à un traité de vie contemplative ! Comme aime à le dire le P. Michael Casey, c’est bien plutôt un « how-to-do » book : une sorte de guide pratique qui dit comment organiser la vie quotidienne d’une communauté d’hommes ou de femmes qui désirent chercher Dieu. Certainement pas, du moins au premier regard, un traité de théologie spirituelle !
Or, si la Règle de saint Benoît se réduit à n’être que cela : un manuel de bonnes pratiques pour faciliter le « bien vivre-ensemble », alors, peut-on encore dire que la vie monastique, telle que Benoît nous la propose dans sa règle, est bien « ordonnée à la contemplation » ? Ne serions-nous pas plutôt en droit de penser qu’il y a erreur sur la marchandise ? Et cela d’autant plus que la Règle ne propose rien en matière de technique de contemplation, et même, prescrit bien des choses qui, aujourd’hui, semblent obsolètes ou, en tout cas, n’avoir aucune pertinence pour répondre à la quête spirituelle des hommes et des femmes de notre temps !
Un tel reproche n’est pas d’aujourd’hui et en a conduit plus d’uns à vouloir purement et simplement se débarrasser de la Règle ! Ainsi, de notre Ordre qui, durant les années qui suivirent immédiatement le 2ème concile du Vatican, fut divisé sur cette question, mais dont les débats aboutirent finalement à réaffirmer avec force la conviction selon laquelle la Règle de saint Benoît était bien le fondement commun de notre vie monastique contemplative. Ainsi, dans la « Déclaration au sujet de la vie cistercienne », qui date de 1969, peut-on lire les lignes suivantes, qu’il faut entendre comme une véritable profession de foi. Je cite : « À la suite des premiers Pères de l’Ordre, nous voyons dans la Règle de saint Benoît l’interprétation concrète de l’Évangile pour nous. Pénétrée du sentiment de la transcendance divine et de la seigneurie du Christ, qui anime toute la Règle, notre vie est entièrement orientée vers l’expérience du Dieu vivant ».
Affirmation assurément capitale. À un double titre. D’abord, du point de vue de l’histoire de notre Ordre, cette affirmation ouvrait la porte à la possibilité d’entreprendre, sur la base d’un socle spirituel reconnu par tous, la rédaction de nos Constitutions actuelles. Mais surtout - et pour nous, c’est cela l’essentiel - du point de vue spirituel, elle reconnaît à la Règle de saint Benoît sa pertinence comme instrument au service de ce que nous appellerions, nous, « l’expérience contemplative » et que la « Déclaration », à l’instant citée, appelle l’« expérience du Dieu vivant ».
Mais, alors, dira-t-on, de quoi est-elle donc faite, cette « expérience du Dieu vivant » ? Ou, pour tourner autrement la question : en quoi une vie, menée selon la Règle de saint Benoît, rend-elle possible une telle « expérience contemplative » et, malgré les apparences contraires, en quoi peut-elle vraiment répondre aux attentes spirituelles de nos contemporains en la matière ? Je voudrais proposer trois pistes : le rapport au temps, comme vie dans le Père ; le rapport aux choses et aux personnes, comme rencontre du Christ et la place du silence, comme vie sous la mouvance de l’Esprit.
D’abord le rapport au temps. Nous le savons : le rapport que nous entretenons avec lui est complexe. Deux traits le caractérisent. Il s’agit d’abord d’un temps accéléré : aujourd’hui, tout va vite, et même très vite ! Gare alors à celui qui n’en suit pas le rythme effréné ! Il sera bien vite un laissé-pour-compte ! Il s’agit ensuite d’un temps fragmenté : celui de la courte durée et de l’instant présent, celui du zapping, qui parie sur la mobilité des choses et des personnes ; qui encourage même au changement permanent : de lieu, de métier, voire de partenaires affectifs ! Gare alors à celui qui ne sait pas rebondir pour saisir les opportunités que lui offre le moment présent ! Temps accéléré et temps fragmenté donc !
Tout différent de celui que Benoît promeut. Son temps à lui, c’est d’abord un temps au long cours, un temps qui privilégie la durée et respecte les temps de la maturation. Un temps qui encourage donc à la stabilité comme enracinement dans un lieu, et à la persévérance comme fidélité aux engagements pris. Le temps bénédictin, c’est aussi un temps, certes soutenu, mais profondément unifié. Son axe, ce n’est plus l’opportunisme des choses et du moment, mais l’ancrage dans « l’humble et noble service de la divine majesté », et cela, au cœur même d’un temporal liturgique célébré au long des jours où le monde bat à son vrai et juste rythme : le temps d’un Dieu que l’on contemple comme maître de l’histoire et Père de nos vies.
2ème domaine de l’expérience contemplative : notre rapport aux choses et aux personnes. Dans le monde qui est le nôtre, ce rapport est marqué par l’utilitarisme et le consumérisme : j’use des choses et des personnes aussi longtemps qu’elles me sont utiles et profitables. Dès qu’elles perdent leur utilité, ou qu’elles ne me sont plus d’aucun profit, je les mets au rebut. C’est le monde de la « jette-society » !
Le rapport au monde que Benoît nous invite à entretenir est tout autre. Il est fait d’un infini respect pour les choses comme pour les personnes. Ainsi des objets mis à notre disposition : Benoît demande que nous les considérions au même titre et avec le même respect que les vases sacrés de l’autel ! Quant aux personnes : jamais, il ne les réduit à leur seule utilité ou à leur seule efficience. Mais toujours, quelles que soient leurs infirmités physiques ou morales, il éduque notre regard contemplatif pour nous amener à découvrir en elles, au-delà des seules apparences extérieures, la présence cachée du Christ de sorte que, si faibles qu’elles puissent être, elles gardent toujours une place au sein de la communauté humaine et méritent honneur et respect.
Enfin, 3ème domaine de vie contemplative : la place du silence. C’est là, incontestablement, un luxe que notre monde, hyper-connecté nous envie ! Qu’il suffise de voir la place que Smartphone et autre tablette occupent dans la vie de tant de nos contemporains ! Mais, dans cet univers hyper-connecté, où l’on surfe à la surface des choses et les événements, quelle place y a-t-il encore pour l’expérience d’un dialogue intérieur de soi avec soi ? Ou plutôt pour un dialogue de soi avec une Parole qui vient de plus loin que soi et qui viendrait féconder nos vies ? Voix de la conscience ou Parole de Dieu qui nous saisit et nous entraîne au-delà de nous-mêmes, à la source de nous-mêmes. La sagesse bénédictine ne commence-t-elle par ce simple mot : « Écoute » ? Mais, justement, comment écouter vraiment quand on est plongé dans le vacarme du monde ? Comment naître à l’intime de soi si un tourbillon sonore m’emporte à la périphérie de moi-même ? Le silence est condition de vie intérieure. Écrin où l’Esprit de Dieu vient à la rencontre de notre esprit pour nous éveiller à une Présence qui nous donne naissance. C’est alors que le silence, murmure de l’Esprit en nous, devient lieu de vie contemplative.
Récapitulons. Trois lieux : le temps, le monde et le silence. Trois modes pour une expérience contemplative du Dieu vivant. Dans le rapport au temps : Père, de qui nous nous recevons et devant qui nous existons ; Présence cachée du Fils à découvrir dans notre rapport au monde et aux hommes ; puissance vivifiante de l’Esprit dans le rapport au silence. Telle est l’écologie de vie spirituelle et contemplative que Benoît nous propose. À nous de la cultiver afin de l’offrir au monde, qui a tellement soif d’intériorité.

F. P-A