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Tout juste une semaine après avoir célébré la fête de Noël, voici qu’en ce 1er dimanche de l’année, qui est aussi le 1er jour de l’An, nous sommes invités à relever la tête, et de l’enfant-Jésus, à tourner notre regard vers Marie, sa mère, elle que nous vénérons aujourd’hui comme la « mère de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ ».
Car c’est bien Marie qui est au centre de la page d’évangile que nous venons d’entendre. Bien sûr, à côté d’elle, il y a d’autres personnages. À commencer, évidemment, par Jésus et Joseph ; mais aussi les bergers et la foule anonyme de tous ceux à qui ils racontent ce qu’ils ont vu. Ceux-ci semblent même prendre toute la place, et pourtant c’est bien sur Marie que l’évangéliste souhaite attirer notre regard. Comment ? Au moyen d’un tout petit mot. Un mot latin de 2 syllabes, apparemment insignifiant et qui risque bien de passer inaperçu. Or il est essentiel car il dit tout. Ce petit mot, c’est le mot autem que l’on traduit habituellement, comme dans la traduction que nous avons entendue, par l’adverbe cependant, mais qui émousse toute la force du mot, car c’est justement grâce à lui que saint Luc parvient à établir un contraste fort entre, d’un côté, l’attitude des bergers et, de l’autre, celle de Marie. Les premiers, suggère l’évangéliste, sont en effet tout d’extériorité : ils se répandent en paroles pour raconter, à une foule étonnée, tout ce qu’ils ont vu ! À l’inverse, et voilà notre petit mot autem, à l’inverse, Marie, elle, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.
À l’attitude d’extériorité des premiers, Marie oppose ainsi des dispositions qui, elles, la tournent toute entière vers l’intérieur d’elle-même, mais, cependant, et c’est important à noter, sans la fermer - bien au contraire ! -, sur elle-même ou au-dedans d’elle-même. « Elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ». Avec ces deux verbes, « retenir » et « méditer », saint Luc nous propose donc tout un modèle de vie intérieure, ou plus exactement : 2 moyens pour cultiver l’espace intérieur de notre cœur et pour nous aider, nous aussi, à gouverner droitement notre vie ; à en faire le lieu de notre union à Dieu, de notre croissance humaine et spirituelle.
Il y a d’abord le verbe « retenir ». Selon une traduction, plus proche du latin, il s’agit, nous dit saint Luc, de « conserver ». Pesons bien le sens de ce mot. Il est fait du verbe servare qui signifie « observer » et qui, précédé de la préposition « cum/avec », en reçoit un sens intensif : c’est plus qu’« observer », c’est considérer avec attention, observer avec soin. Par extension, il signifie « mettre en réserve », un peu comme nous le faisons, en été, avec le surplus de nos fruits et légumes : nous en « faisons des conserves » (ou des confitures) afin de pouvoir les garder jusqu’à l’hiver et les consommer lorsque le jardin est improductif. Eh bien, c’est ce que fait Marie avec les événements qui marquent son existence : elle en fait des « réserves » ; elle les garde en mémoire afin de pouvoir, par la suite, les considérer avec soin, en scruter plus attentivement le sens. C’est un peu ce qui nous arrive, à nous aussi. Que de fois, en effet, ne nous arrive-t-il pas que tel ou tel événement survienne dans nos vies, dont nous ne comprenons pas immédiatement le sens ? Des événements dont la signification ne se révèle que bien plus tard, lorsque, avec le recul du temps, nous les regardons avec les yeux du cœur et que nous pouvons alors découvrir comment ils prennent place dans notre vie et lui donnent sens ; un regard qui nous permet alors de dire que, oui, le Seigneur était bien présent, même en ces moments-là qui, sur le coup, nous paraissaient si incompréhensibles ! Et c’est pourquoi saint Luc ne dit pas seulement, comme le traduit le français, que « Marie retenait tous ces événements », mais, littéralement, qu’elle « retenait toutes ces paroles ». Saint Luc, grec cultivé qui devait connaître un peu d’hébreu, avait sans doute ici en mémoire le mot hébreu « debarim », qui signifie aussi bien « paroles » qu’« événements »… Écho du livre de la Genèse où l’acte créateur – l’acte par lequel Dieu créa le monde – est un acte de Parole : un acte où la Parole devient événement. « Dieu dit, et cela fut ». Eh bien, nous aussi, mais dans le sens inverse à l’acte créateur, nous devenons veiller à ce que tout événement qui survient dans notre vie devienne aussi « parole », c’est-à-dire quelque chose qui prenne sens ou donne sens à notre vie. Non plus une réalité qui nous surviendrait de l’extérieur ou quelque chose que nous « subirions », mais une réalité accueillie et intégrée dans notre histoire.
Et c’est là que se révèle toute l’importance du 2ème verbe utilisé par saint Luc. Pour qu’un événement prenne sens, devienne « parole », il ne suffit pas en effet de le retenir, de le conserver dans sa mémoire. Il faut aussi y appliquer notre intelligence. Ainsi, Marie ne se contente-t-elle pas de « retenir tous ces événements », « elle les méditait dans son cœur » ! Non pas pour en faire une mémoire « noire » comme cela nous arrive, à nous, si souvent quand, par exemple, nous ressassons indéfiniment notre passé, ou quand nous nous lamentons sur notre sort présent en enviant celui des autres, ou encore quand nous nourrissons rancœur et rancune contre ceux qui nous ont fait du mal.
Marie fait tout l’inverse de cela. De tous les événements de sa vie - même ceux qui lui paraissaient les plus improbables : son mariage avec Joseph ou la naissance virginale de Jésus ; voire aussi les événements les plus douloureux : la « fugue » de Jésus à 12 ans, l’incompréhension dont il sera victime ou la haine violente qui déferlera sur lui : de tout cela, Marie ne s’est pas contentée de les engranger dans sa mémoire. Elle les a aussi « médités » : elle a cherché à en faire des « debarim » : des « événements-paroles » qui donnaient sens et consistance à sa vie. Or, là encore, le mot utilisé par saint Luc mérite notre attention. Il ne dit pas « méditer », mais il parle de « conférer » ; au sens propre : « porter ensemble », « confronter les événements » les uns aux autres, les entrecroiser, et c’est ainsi que Marie a pu en déchiffrer la signification, la place qu’ils avaient au sein du projet de Dieu, sur elle et pour le monde.
Des deux verbes par lesquels saint Luc nous décrit l’attitude intérieure de Marie, nous pouvons alors tirer deux leçons de vie. D’abord que Marie ne se contente pas de subir passivement les événements de son existence, mais qu’elle les accueille activement dans une attitude de foi. Elle les conserve précieusement dans sa mémoire. Ensuite, que cette attitude de foi n’exclut pas, loin s’en faut, le travail de son intelligence. Elle les médite dans son cœur ! Elle engrange les événements, se fait tout accueil à eux, mais c’est ensuite pour les méditer et en percer le sens. Elle se rend ainsi d’abord perméable à l’action divine en elle, pour en devenir ensuite une collaboratrice, active et engagée. Elle attend tout de Dieu et se prête sans résistance à sa Parole, mais c’est pour, ensuite, entrer librement et activement, dans un projet, qui la dépasse certes, mais dont elle se découvre et se désire partie prenante. L’intériorité de Marie ne la ferme donc pas sur elle-même, mais l’ouvre à plus grand qu’elle. Ainsi, avec Marie, nous découvrons que nous aussi, nous pouvons faire de nos existences une aventure qui n’est autre que celle de la grâce en nos vies. À cela, cependant, une condition : que nous fassions de nos cœurs une terre d’accueil. Et n’est-ce pas cela que nous pouvons nous souhaiter de mieux, les uns aux autres, pour l’année qui vient : faire de nos cœurs une terre d’accueil à la grâce ?

F. P-A