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Avec la fête de Noël que nous célébrons aujourd’hui, vers quoi sommes-nous invités à tourner notre regard ? Vers un enfant ? Oui, bien sûr ! Et c’est pourquoi ce jour est un jour de joie, car toute naissance est revanche de la vie sur la mort ; elle est accueil d’une vie nouvelle, riche de promesses insoupçonnées. Émerveillement devant toute naissance : que sera donc cet enfant qui vient de naître ?
Mais pour nous chrétiens, Noël, c’est bien plus que cela. Car s’il est déjà grand de nous émerveiller devant une naissance, - un enfant nous est donné ! - c’est bien plus grand encore que de contempler, en cette naissance-là, celle de Jésus, l’enfant-Dieu.
Contempler l’enfant Jésus dans la crèche, ce n’est donc pas seulement nous émerveiller devant un enfant qui nous est donné ; c’est plus encore nous émerveiller devant un Dieu qui nous est donné enfant ! Un Dieu, comme aimera dire saint Bernard, qui se contracte et se rétrécit pour se proportionner et se rendre accessible à nous.
Ainsi, en ce jour, ce dont nous nous émerveillons, c’est qu’avec la naissance de Jésus, Dieu commence un « long chemin d’abaissement » qui, de Bethléem, le conduira jusqu’à Jérusalem en passant par Nazareth.
Ce chemin que Dieu emprunte parmi les hommes, c’est ce que les théologiens appellent la « kénose » : un chemin d’humilité où Dieu se vide de tout lui-même afin de se révéler à nous :
- à Bethléem : comme un Dieu caché et petit, que seuls reconnaissent les « petits » ; quelques pauvres bergers et trois mages, venus de l’étranger ;
- à Nazareth : comme un Dieu effacé, qui apprend l’obéissance dans l’humble foyer de Marie et de Joseph, soumis qu’il est aux tâches ordinaires de la vie familiale : couper le bois pour le feu, aller puiser l’eau à la fontaine, aider aux multiples tâches domestiques, apprendre aussi le métier de charpentier ; …
- durant sa vie publique : comme un Dieu inconnu, voire méconnu. « Quel est donc cet homme ? dira-t-on de lui, avec quelque mépris. N’est-il pas le fils de Marie et de Joseph ? »
- enfin à Jérusalem, aux jours de sa passion, comme un Dieu apparemment vaincu ! Car, de fait : « la croix ne semble pas être le bon endroit pour Dieu. Dieu est amour, la croix est violence ! Dieu est saint, la croix est le lieu du péché et du crime ! Dieu est infini, la croix est finitude ! Dieu est vie, la croix est mort ! Dieu est communion, la croix est solitude » (cardinal Joao Braz de Aviz, CORREF, Lourdes, 10 nov. 2016).
Saint Paul, dans la fulgurance de ses intuitions théologiques, reprendra tout cela en nous parlant du « langage de la croix ». Pour lui en effet, le « Dieu qui prend visage d’homme » ou, selon le vocabulaire de saint Jean, « le Verbe qui se fait chair », se confond et s’identifie avec le « langage de la croix ». Et si, pour les juifs, ce langage est bien scandale ou, aux yeux des hommes, folie ; par contre, pour Paul, il est véritablement « sagesse de Dieu » ! Lieu où Dieu se révèle ultimement et en plénitude. Le lieu où Il dit son dernier mot : un mot irrévocable qui signe, en forme de « oui » définitif, son Alliance avec tous les hommes.
Cette coïncidence entre la Nativité et la Passion, les iconographes l’ont bien saisie, qui identifient la grotte de Bethléem avec le sépulcre où Jésus sera enseveli !
Un tel langage de Dieu - cette continuité entre le « Verbe fait chair » et le « langage de la croix » - , ce fil rouge qui relie l’un à l’autre Dieu-enfant et le Verbe crucifié, déjà choquant aux premiers temps du christianisme, l’est peut-être plus encore pour nous, aujourd’hui, qui avons bien du mal à comprendre que la voie de l’abaissement puisse s’offrir à nous comme possibilité de bonheur et de réalisation de soi !
À y regarder de près cependant, n’est-ce pourtant pas uniquement ce chemin qui ouvrira à notre monde l’accès à la vraie joie, à une joie dont il a tellement soif, parce que ce chemin, c’est aussi un chemin de Liberté ? Et de fait, si Dieu a pu entrer en ce chemin d’abaissement et se livrer entre nos mains, n’est-ce pas justement parce qu’il était à ce point libre de lui-même qu’il a pu, sans réserve ni condition, se vider de lui-même pour se donner tout entier à nous afin que notre joie soit parfaite ?
Ce lien entre liberté et don, Maurice Zundel l’a bien mis en lumière. « Liberté et générosité vont ensemble ! C’est, dit-il, une seule et même chose, car notre liberté, c’est le pouvoir de nous donner. Le pouvoir de faire de tout notre être une offrande... le pouvoir de faire de notre vie un espace de lumière et d’amour où le monde entier pourra trouver un accueil et un refuge » (La générosité, source de la vraie liberté. Conférence donnée à Lausanne, le 28 octobre 1956.)
Or, n’est-ce pas aussi la Lumière que veut nous offrir Noël ; ce que nous offre la naissance de Jésus en notre monde ? Une lumière pour le monde, une lumière où chacun puisse venir trouver refuge et espérance ? Une lumière bien fragile, comme celle des bougies qui illuminent nos tables festives de ce jour. Une lumière que nous avons donc à protéger contre les assauts des ténèbres : ceux du repliement frileux sur nous-mêmes. Alors, à qui, aujourd’hui, porterons-nous la lumière de Noël ?

F. P-A