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Cher F. André-Marie,
Nous voici réunis ce matin pour célébrer une dernière fois avec toi l’Eucharistie. Nous, nous la célébrons encore sous le signe du pain et du vin, sacrement de l’autel que nous vénérions dimanche dernier : au creux du Mystère, présence cachée du Ressuscité ! Mais, toi, nous n’en doutons pas, tu la célèbres aujourd’hui, et à jamais, non plus sous le mode du « signe », mais bien sous le mode de la réalité « plénière » : réalité d’une Présence, que tu as tant désirée et qui t’est désormais pleinement manifestée !
À vrai dire, pour t’introduire au cœur de cette Présence, tu as choisi un guide sûr qui t’a pris, doucement, tout doucement, par la main, ce soir du 17 juin. Humble et caché, lui aussi, alors que tu t’en étais remis à son intercession dès que tu avais su le mal qui te minait insidieusement, voici en effet que, le jour même où nous honorions sa mémoire et où nous chantions les premières vêpres de la Fête-Dieu : voici que notre petit frère Marie-Joseph, en un geste aussi amical que fraternel – pouvait-il faire moins pour un de ses frères ? – venait te chercher pour t’introduire dans la salle des Noces et t’inviter à avancer jusqu’à la table même où lui-même avait trouvé son refuge : « le Cœur de Jésus », « ce trône de miséricorde où, disait-il, les misérables sont les mieux reçus ».
C’est donc comme si, arrivé au dernier jour de ton pèlerinage terrestre, s’unifiait en une gerbe bien nouée toute ton existence, toi qui, en effet, une fois devenu prêtre, avais rejoint l'Institut séculier des Prêtres du Cœur de Jésus, cette fraternité sacerdotale de tradition ignacienne fondée au XVIIIe s. par Pierre de Clorivière et toute centrée sur la contemplation du Cœur transpercé de Jésus, source jaillissante du salut pour le monde. Tu y avais même prononcé des vœux religieux. Lointaine préparation à ton entrée au Désert, le 8 septembre 1994, à l’âge de 64 ans, 39 ans après ton ordination sacerdotale, le 17 décembre 1955. Entrée au Désert donc, que tu as pleinement vécue, pendant 22 ans, et jusqu’à l’extrême de tes jours, comme un envoi en mission, comme une mission, aimais-tu me dire, que t’avait confiée Mgr Vilnet, l’évêque de Lille, ton diocèse d’origine.
Envoi et mission. Deux mots qui pourraient donc bien caractériser au mieux toute ton existence.
D’abord l’envoi. C’est, nous le savons, la condition post-pascale du disciple. Le disciple de Jésus n’est-il pas avant tout un « envoyé » ? C’est l’envoi du matin de Pâques : « Allez dans le monde entier ; de toutes les nations, faites des disciples… ». Cet appel, tu l’as entendu de manière plus forte en 1968, lorsque, 13 ans après ton ordination, alors que tu étais professeur de lettres anciennes au collège saint Jude d’Armentières, tu sollicitais de ton évêque de pouvoir partir comme prêtre Fidei donum au Brésil. Goût de l’aventure ? Oui, peut-être, mais bien plus que cela : signe d’un esprit pétillant d’intelligence, ouvert à la vie, toujours en éveil, qui a fait de toi, pour les autres, un veilleur et un éveilleur, un guetteur d’aurore. Un homme en marche aussi,… et aidant les autres à se remettre eux-mêmes en marche. Tel Abraham, tu n’as pas hésité à renoncer à tes sécurités – ton pays, ta parenté pourtant si chère, la maison de ton père – et tu es allé, sans doute, à la rencontre des autres, d’une autre culture, d’une autre manière de vivre et de célébrer la foi, mais, peut-être aussi, plus secrètement, tu allais au plus loin de la rencontre avec toi-même et avec ton histoire ! Oui, aller au Brésil, c’était partir vers ce pays de l’inconnu, mais un inconnu « lourd » d’une promesse de bénédiction, pour toi-même et pour les autres : « Va, pars vers le pays que je te montrerai. Je te bénirai… et tu deviendras une bénédiction ».
Rentré en France une dizaine d’années plus tard, tu seras envoyé en d’autres lieux encore : à Cysoing, comme prêtre-coadjuteur, puis Thumeries comme curé-doyen, où tu noueras de solides et fidèles amitiés. Pourtant, arrivé à l’âge de la retraite, tu entendras une nouvelle fois l’appel à quitter la terre de tes racines humaines et spirituelles, pour rejoindre, dans une vocation plus contemplative, notre communauté, où tu fis profession en 1998. Tu y passeras le dernier quart de ton existence : jusqu’au bout, debout et en marche ! C’est cela que tu me disais encore quelques jours avant ton grand départ, alors que tes forces déclinaient et réduisaient pourtant ta mobilité. Pudique sur ce que tu vivais, tu me laissais cependant deviner - à demi-mots il est vrai -, que c’était rude. Et pourtant, aussitôt après, te ressaisissant, tu ajoutais : « Mais non ! Demain ne peut pas être pire. On est en marche, c’est le chemin ». Oui, chemin d’offrande vraiment consentie jusqu’au dernier souffle…
Et c’est peut-être là que se situe la ligne de force de ce que fut ta mission comme prêtre dans le monde et comme moine, ici, au milieu de nous. Toi-même « homo viator », ayant appris par l’expérience, de dépouillement en dépouillement, à n’avoir plus ta vie centrée sur toi-même, mais sur le Christ, qui est mort et ressuscité pour nous, tu pouvais ainsi aider les autres, grâce à ta solide formation ignacienne, à devenir eux-mêmes acteurs, sous le regard de Dieu, de leur propre existence. À ta manière, tu prenais donc part à ce ministère de réconciliation dont saint Paul nous parlait dans la première lecture. « Le monde ancien s’en est allé, nous disait-il, un monde nouveau est déjà né ». « Tout cela, ajoutait l’apôtre, vient de Dieu. Il nous a réconciliés avec Lui par le Christ et Il nous a donné pour ministère de travailler avec lui à cette réconciliation ».
Sans doute nous sommes ici nombreux à avoir pu bénéficier auprès de toi, d’un tel ministère de réconciliation. Qui n’as-tu aidé à se « remettre en marche » alors qu’il croyait sa vie arrivée dans une impasse, à cause du poids de ses erreurs passées, des échecs endurés, des épreuves accumulées ?
Et c’est là, bien sûr, que prend tout son sens la page d’évangile que nous avons retenue pour cette liturgie d’adieu. Deux hommes, le cœur triste, désespérés, s’en retournent chez eux : celui sur qui ils avaient tout misé, toute leur existence, toute leur espérance, voilà qu’il venait de mourir lamentablement suspendu sur une croix, et cela fait maintenant trois jours que cela est arrivé ! Autant dire : plus d’espoir ! Or voici que, dans ce creux, marqué comme un grand vide, comme une blessure : voici que, là-même, au creux de l’absence éprouvée, un inconnu les rejoint ; que s’ouvre un dialogue ; et que se dessine à nouveau un chemin d’espérance !
Ce récit, f. André-Marie nous le commentait le 30 avril dernier. Et sans doute, en le commentant, s’incluait-il parmi les deux disciples faisant route vers Emmaüs. Mais aujourd’hui, ne nous est-il pas permis de l’identifier à cet Inconnu de l’évangile : pèlerin d’un jour ou compagnon de longue date qui, accomplissant la « promesse de bénédiction pour beaucoup », nous partageait le pain de son expérience et la richesse de sa présence, témoin discret et respectueux, pour nous ouvrir au secret d’une autre Présence plus intérieure, qui se révèle en transparence : le Christ, mort et ressuscité ?
Oui, Présence-rencontre du Ressuscité, toujours offerte, sous le signe du pain partagé, lorsque, dans la foi de l’Église, nous célébrons l’eucharistie. C’est Lui, le Ressuscité, qui nous rassemble aujourd’hui autour de F. André-Marie. C’est Lui, Jésus, qui préside notre assemblée. Dans un instant, nous allons participer à son Eucharistie et le recevoir en nourriture. Prions les uns pour les autres, afin qu’elle nous soit cet aliment pour la marche, ce « viatique » qui nous unit, Église entière, corps de Jésus-ressuscité.

F. P-A