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En 1925, lorsqu’il institua la fête du Christ « Roi de l’Univers » que nous célébrons aujourd’hui pour clore le cycle de notre année liturgique, le Pape Pie XI en avait conçu la célébration comme une arme spirituelle pour résister aux forces de destruction qu’il voyait à l’œuvre dans le monde ; entendons : la montée conjointe de l'athéisme et de la sécularisation. Dans l’esprit du pape Pie XI, cette fête avait donc une portée politique et spirituelle. Mais aujourd’hui, alors que ces 2 maux, sécularisation et athéisme, semblent avoir plus que jamais étendu leur empire sur notre culture, et cela, de manière peut-être moins virulente, mais plus insidieuse que par le passé, parce qu’ils ont désormais pris la forme sournoise de l’indifférence religieuse, quelle signification peut bien encore avoir pour nous la célébration de cette fête ? Bien plus ! Alors que le monde semble avoir complètement rejeté à la périphérie de ses préoccupations la présence de Dieu, et semble en ignorer, ou même en mépriser l’existence, au point de ne plus la considérer comme critère de gouvernance, politique ou économique - on le mesure à travers l’exploitation sans vergogne des richesses de la planète où, de fait, règne la seule recherche du profit immédiat ! – dans un tel contexte spirituel, quelle pertinence cela peut-il donc encore avoir, pour nous chrétiens, d’oser affirmer la royauté du Christ sur l’Univers ? Et surtout, comment faire pour attester de manière crédible de cette royauté du Christ sur le monde ?
Pour répondre à ces questions, permettez-moi de me reporter à une expérience que nous avons récemment vécue. Il y a quelques semaines de cela, nous avons accueilli dans notre église un chœur d’hommes qui a exécuté des chants liturgiques et religieux traditionnels basques. Leurs voix emplissaient tout le volume de l’église. Or, comme jamais par le passé, surtout avec le chant d’un Kyrie, pièce qui m’a le plus impressionné : jamais je n’avais perçu avec autant de force combien nos édifices religieux - nos chapelles de village, nos églises paroissiales ou monastiques, nos cathédrales – jamais je n’avais autant perçu que tous ces édifices, petits ou grands, n’avaient pour autre vocation que d’offrir aux hommes, à tout homme, quel qu’il soit, éprouvé par la détresse ou la souffrance, une vaste caisse de résonnance : un lieu où nous pouvons faire retentir et monter vers Dieu l’immense cri de nos supplications : « Seigneur, prends piété de nous ». Appel à l’aide que nous, moines, renouvelons au nom de tous les hommes sept fois par jour, lorsque, au début de chaque office liturgique, nous nous tournons vers Dieu et lui crions : « Seigneur, viens à mon aide ; hâte-toi de nous secourir ». Or, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre que la pièce qui suivit l’exécution de ce kyrie n’était autre qu’un Sanctus !
À vrai dire, une telle succession n’aurait pas dû me surprendre, puisque, dans l’ordinaire de la messe, c’est dans cet ordre que ces deux pièces liturgiques se suivent : d’abord le Kyrie ; puis, après la présentation des offrandes et le chant de la préface, le Sanctus.
Mais voilà : pour moi, tout d’un coup, cette séquence prenait un sens nouveau, plus profond. Car, aux cris de supplication que l’homme adresse à Dieu : « Seigneur, prends pitié », succédait une confession de foi, proclamant d’abord la sainteté de Dieu : « Saint, saint, saint est le Seigneur, Dieu de l’Univers », et affirmant ensuite que sa présence emplit ciel et terre : « Le ciel et la terre sont remplis de sa gloire. Hosanna au plus haut des cieux ! »
Ce qui me frappa, c’est le contraste saisissant entre ces 2 moments. D’un côté, l’homme qui supplie, par 3 fois, devant l’immensité de sa désolation : Kyrie eleison ; et de l’autre, le même homme qui proclame, également par3 fois, toute la profondeur de sa foi au Dieu trois fois saint : Sanctus, Sanctus, Sanctus !
Contraste saisissant, mais en même temps immense paradoxe ! Comment en effet se peut-il qu’après avoir crié notre désolation devant la puissance du mal qui règne sur le monde, nous confessions aussitôt, dans la même foulée, que la gloire de Dieu emplit l’univers ? Oui, comment est-il possible de passer ainsi du désarroi face au mal et au malheur, face aux détresses et aux peines qui nous accablent… à l’affirmation du règne de Dieu sur l’univers, le règne d’un Dieu dont nous confessons justement que la gloire emplit tout l’espace et tous les temps, la terre comme le ciel ?
Ce qui rend possible un tel saut – cette transfiguration de l’Univers pour en faire non plus la décharge souvent écœurante de toutes les détresses humaines, mais bien le trône royal de la gloire divine ; ce qui rend possible un tel passage du Kyrie au Sanctus et qui, pour ainsi dire, « transsubstantie » le monde, c’est ce que nous célébrons dans l’Eucharistie : l’acte d’offrande que Jésus fit de lui-même, au jour de sa Passion.
Pour le comprendre, rappelons-nous d’abord les mots que le prêtre prononce sur le pain et le vin au moment de la consécration : « La nuit même où il fut livré, Jésus prit le pain. En rendant grâce, il le bénit, il le rompit et le donna à ses disciples » ; et de même sur le vin. Remarquons ici que 4 verbes se succèdent : « rendre grâce, bénir, rompre et donner ». Mais rappelons-nous aussi qu’au moment de l’offertoire, ce qui est présenté par le prêtre à travers le pain et le vin, ce n’est pas seulement du blé et du raisin, le fruit de la terre, des réalités somme toute bucoliques ! Ce qu’il présente, c’est aussi et surtout tout le travail de l’homme : c’est-à-dire tout ce qui lui en a coûté de peine et de labeurs pour transformer le blé en pain et le raisin en vin ! C’est donc sur cela qu’agissant au nom du Christ, le prêtre prononce les paroles de la consécration que je citais à l’instant : « prenant le pain, Jésus, rendant grâce, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples ». Or, en commentant cette séquence de verbes, le Pape Benoît a fait remarquer ceci : qu’avant toute chose, Jésus commence par rendre grâce et par bénir ! C’est donc cela qui préside à l’acte eucharistique : une immense action de grâce, un chant de bénédiction prononcée sur le monde. Du coup, précise le pape émérite, les mots de la consécration nous renvoient à une dimension nouvelle dont Jésus a voulu revêtir les réalités du monde : celle du remerciement. Par l’action eucharistique, continue-t-il alors, « Jésus a transformé en remerciement, et ainsi en bénédiction, la croix, la souffrance, tout le mal du monde. Et ainsi, fondamentalement, il a ‘transsubstantié’ la vie et le monde, et nous a donné - et nous donne tous les jours - le Pain de la vraie Vie qui dépasse le monde grâce à la force de son amour ».
Si, maintenant, nous faisons le lien entre la fête que nous célébrons aujourd’hui et les propos du pape Benoît, nous pouvons alors les prolonger et répondre à notre question initiale de savoir comment rendre crédible notre affirmation de foi selon laquelle le Christ est bien Roi de l’Univers. De fait, grâce au pape Benoit, nous venons de voir que, si le Christ est roi de l’Univers, c’est parce que, prenant le monde à bras le corps et assumant pleinement le Kyrie de l’homme, il a ensuite prononcé sur lui une parole de bénédiction qui le transfigure. C’est parce que, par le don eucharistique de sa vie, Jésus a prononcé sur le monde un Sanctus qui le transsubstantie. Eh bien, il en sera de même pour nous : si nous voulons rendre crédible ce message de la royauté du Christ sur l’univers, nous aurons à notre tour à prononcer sur le monde une parole de bénédiction, et cette parole de bénédiction, ce sont nos actes de charité : « Venez, les bénis de mon Père, car j’avais faim, j’avais soif, j’étais étranger, malade ou en prison »…

F. P-A