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Suivre Jésus, ce n’est décidément pas une question d’observance. Certes, Jésus n’abolit pas la loi mais Il en donne systématiquement une interprétation différente : « Vous avez appris qu’il a été dit… Et bien ! Moi je vous dis… » Faire le choix de suivre Jésus, c’est donc vouloir emprunter résolument son chemin d’interprétation de la Loi. Comme l’Apôtre Paul nous le rappelle dans la première lettre aux Corinthiens, c’est faire le choix de la folie : « Si quelqu’un parmi vous pense être un sage à la manière d’ici-bas, qu’il devienne fou pour devenir sage. Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu.»
Au-delà du courage nécessaire pour emprunter ce chemin, il faut bien constater, qu’à la vue de nos limites humaines, il y a aussi une impossibilité à notre entendement et à nos forces. Qui a été objet de la haine de son frère ? Qui a été persécuté ? Qui a vécu cet atroce sentiment du désir de destruction qui habite parfois le regard de l’autre ? Humainement, la seule réaction, dans une souffrance terrible, est de se défendre et d’être tenté de riposter. La loi du talion, dans l’Ancien Testament, était déjà une sérieuse régulation de l’esprit de vengeance. Nous le savons tous très bien : la blessure de la haine est si grande, que le désir immédiat est de rendre au centuple le mal qui nous a été fait. Alors, nous autolimiter à ne rendre qu’un œil pour un œil, une dent pour une dent, c’est déjà refuser de nous livrer tout entier à la haine.
Mais laisser pénétrer, si peu que ce soit, en notre cœur, un désir de vengeance ou un soupçon de haine, c’est nous condamner nous-mêmes à la mort. C’est achever par nous-mêmes la destruction commencée par le frère ou la sœur. Parce que, dans notre cœur, ne peuvent pas exister durablement les forces de mort, plus puissantes que l’esprit de vie, plus puissantes que l’amour.
Alors comment suivre Jésus ? Rappelons-nous la dernière phrase de l’évangile que nous venons d’entendre : Jésus nous donne la réponse : «Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Oui, nous avons bien entendu : Jésus nous appelle à devenir comme Dieu Lui-même, Jésus nous appelle à libérer l’image que Dieu a façonnée en nous. Jésus nous appelle à une ressemblance parfaite avec Dieu. Jésus nous appelle à devenir Dieu. Saint Bernard l’exprime mieux que je ne saurais le faire : « Mieux vaut pour moi, Seigneur, passer par la tribulation, pourvu que Tu y sois avec moi, plutôt que de régner sans Toi, de festoyer sans Toi, de connaître sans Toi la Gloire. »
Si nous voulons vivre, si nous voulons être vivants, dès ici-bas, le seul désir qui doit nous habiter est bien celui de vouloir être unis à Jésus et de l’être jusqu’à la folie, qui seule donne sens à notre vie. Une folie qui n’aura plus peur de la haine. Une folie qui sait que nous sommes tous pécheurs. Une folie qui sait que le frère, la sœur, qui nous hait, est fils de Dieu, créé à son Image, tout comme nous. Une folie qui sait que tous nos raisonnements ne sont que du vent, aux yeux de Dieu.
Devenir Dieu, oser ressembler à ce Dieu inconnaissable, que Jésus nous révèle, ne peut se vivre si nous demeurons seuls. Pour suivre Jésus dans sa folie, et qu’ainsi la folie d’amour de Dieu devienne notre sagesse, nous avons besoin de frères et de sœurs. Nous avons besoin d’une communauté de vie, nous avons besoin de l’Eglise. Nous avons besoin de sortir de nous-mêmes, et d’échapper à la tentation de l’orgueil qui pourrait nous pousser sur un petit chemin personnel vers un Dieu que nous aurions façonné à notre image. Sans la dimension communautaire du désir de vie qui habite chacun de nous, je ne pense pas qu’il soit possible de suivre Jésus, comme Il nous y invite, ce matin. Oui, chacun de nous est bien le temple de Dieu et l’Esprit de Dieu habite en lui, mais c’est ensemble que nous pouvons avancer dans la ressemblance du Dieu infini qui nous a tous créés. Le message de St Paul aux Corinthiens s’adresse aussi à nous : « tout nous appartient… le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à nous, mais nous, nous sommes au Christ, et le Christ est à Dieu.. »

F. J-M