Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies

Qui de nous n’a gardé ne fût-ce qu’un seul souvenir d’enfance où, pris en flagrant délit de transgression d’une règle, il a reçu une punition ? Pour le coup, moment fondateur de toute histoire personnelle car, même si on le devinait déjà un peu intuitivement avant de recevoir cette correction, c’est le moment où l’on découvre qu’il existe une loi qui régit le monde de notre agir, une loi en vertu de laquelle se trouve sanctionné tout ce que nous faisons. Nous découvrons alors que tout n’est pas permis et que, dans notre agir, il peut y avoir du « bien » comme du « mal ». Moment capital donc, car c’est celui où s’éveille ce que l’on appelle communément la conscience morale. C’est le moment où nous commençons à découvrir l’existence, et surtout l’importance, de ce lieu intérieur du cœur – la conscience - comme instance de discernement où nous dialoguons intérieurement avec nous-mêmes et qui nous aide normalement à orienter droitement notre agir.
Mais voilà ! Il se peut que, dans cette découverte de la conscience morale, nous en restions à un stade élémentaire, celui où l’on se contente d’associer, sans plus, transgression et punition ; bonne action et récompense. Dans le premier cas (celui de la transgression/punition), c’est le stade pavlovien de la « peur du gendarme », ce réflexe que tout conducteur connait bien qui, par peur d’avoir à payer une amende, lève aussitôt le pied dès qu’il aperçoit un gendarme ou qu’il voit un panneau annonçant la présence d’un radar. Dans le 2ème cas (celui de la bonne action/récompense), c’est la tentation que connaît quiconque est en recherche d’une quelconque « médaille du mérite », où l’action est principalement motivée pour obtenir la reconnaissance d’autrui, en être apprécié et aimé.
Reconnaissons-le : une bonne part de l’éducation morale (ou de l’éducation tout court) que nous avons reçue repose sur cette double assise psychologique élémentaire : la peur du gendarme ou le désir d’être aimé ; plus brièvement, la crainte ou l’amour. Transposés dans le domaine de la religion, nous en connaissons bien les expressions : cela correspond d’un côté à la « crainte de l’enfer » si souvent inculquée par le passé, et de l’autre à la « justification par les œuvres » si virulemment dénoncée par saint Paul !
Bien sûr, de telles dispositions psychologiques ne sont pas, en soi, absolument mauvaises, ni à rejeter absolument. Elles sont tout simplement le point d’appui naturel et spontané de notre agir : c’est, en images, le bâton et la carotte ! Mais il est clair que si nous voulons accéder à une certaine maturité humaine et spirituelle, devenir « adultes dans la foi » comme nous y invite saint Paul (1 Co 2, 6), nous ne pouvons pas en rester à ce seul niveau. Et c’est bien, me semble-t-il, ce passage à un autre niveau, ce saut qualitatif, que les lectures de ce jour nous invitent à faire !
Que nous dit Jésus en effet ? « Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes. Je ne suis pas venu abolir mais accomplir ». Nous le savons bien : quel que soit l’univers culturel ou religieux auquel nous appartenons, une loi sera toujours nécessaire. Sans elle, aucune vie sociale ou collective n’est possible. Quand il dit « je ne suis pas venu abolir », Jésus souligne donc qu’il n’est pas venu supprimer la loi, comme si l’on pouvait s’en passer. En ce sens, contrairement à ce que l’on pourrait parfois imaginer, Jésus n’érige pas en règle de conduite un amour tel de la liberté spirituelle que cela nous dédouanerait de tout respect de la loi. Bien au contraire ! « Il n’est pas venu abolir, mais accomplir ». La référence, c’est donc bien toujours la « loi » dont pas un seul iota, insiste-t-il, ne sera supprimé ! Mais que signifie alors « accomplir » ?
D’abord ceci : qu’en maintenant la loi comme point de référence, Jésus nous invite à scruter le fond de notre cœur - là où nous décidons l’orientation de notre agir – et à inverser la manière spontanée dont nous concevons le rapport entre amour et liberté ; et donc à vivre ce rapport non pas sous le mode de l’« amour de la liberté » : un mode si viscéralement collé à notre peau qu’il nous pousse à nous affranchir de toute référence à une règle commune et qui, surtout, nous centre sur nous-mêmes ; mais à vivre ce rapport sous un mode radicalement nouveau : la « liberté de l’amour », c’est-à-dire un mode qui nous rend libres de nous-mêmes pour nous tourner décidément vers les autres ; un mode qui suppose donc que nous enracinions notre agir au plus profond de nous-mêmes, dans une authentique intériorisation de la loi, là où notre oui pourra devenir un vrai oui et notre non un vrai non. C’est cela que signifie en premier lieu « accomplir la loi » : c’est de vivre la loi sous la modalité de l’intériorisation et de la liberté de l’amour.
Mais il y a plus. Nous savons que, dans l’évangile de saint Matthieu, celui que nous lisons cette année, les juifs auxquels Jésus s’adresse et contre lesquels il lance ses reproches les plus cinglants, ce sont les pharisiens, des hommes incontestablement animés par un fervent et authentique « amour de la loi ». Un amour si scrupuleux qu’il les rendait attentifs aux moindres détails de la loi, jusqu’à vouloir en spécifier tous les champs concrets d’application. Mais nous savons aussi où une telle attitude a pu les conduire : au légalisme, à un amour de la loi tel qu’ils en venaient à oublier qu’elle est au service de l’homme (comme Jésus le dira du sabbat), et non l’inverse ! Ainsi, au lieu de les rendre libres, cet amour de la loi, en les poussant au respect minutieux de la règle, les repliait aussi sur eux-mêmes… au détriment de l’attention due aux personnes.
Dans cette perspective, quand Jésus dit qu’il vient « accomplir la loi », loin de condamner les pharisiens, il les invite bien plutôt à aller plus loin : à transformer leur « amour de la loi », très respectable en soi et même héroïque, pour en faire une « loi de l’amour ». Avec Ben Sirac le Sage, il les invitait donc, et nous aussi qui sommes parfois tentés par cette même attitude « pharisaïque », à choisir entre la vie et la mort : à ne pas nous contenter de l’eau d’une observance tout extérieure de la loi, mais à la plonger dans le feu de la charité. « Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes. L’une et l’autre leur est donnée, selon leur choix » (Sir 15, 16-17).Accomplir la loi, ce sera donc faire le choix de la vie ; et le choix de la vie, ce sera effectuer un double passage : de l’amour de la liberté à la liberté de l’amour, et de l’amour de la loi à la loi de l’amour. C’est cela qui nous rendra libres, qui nous donnera de vivre selon la grâce et ainsi de devenir la demeure de Dieu.

F. P-A