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En ce 4ème dimanche du temps pascal, également appelé le dimanche des vocations, les textes que la liturgie propose à notre méditation nous offrent une des plus belles images que la Bible puisse nous proposer pour dire qui est Dieu pour les hommes. Une image qui va à contre-courant de notre imaginaire spontané. Bien souvent, en effet, du moins par le passé – c’est peut-être moins le cas aujourd’hui – Dieu, nous nous le représentons comme un père sévère et exigeant, comme un juge impitoyable et intransigeant qui serait à l’affût du moindre de nos faux-pas afin de nous coincer, comme on dit, « au tournant ». Ainsi, l’image que nous nous formons assez spontanément de Dieu, c’est celle d’un Dieu justicier et redresseur de torts. Or, si Dieu, c’est cela, il est clair qu’il vaut mieux alors se tenir à carreau afin de ne pas tomber entre ses mains vengeresses,… sans quoi, comme dans la parabole du débiteur intraitable, nous prenant là où nous nous situons par rapport à Lui, Il risquerait bien de nous prendre au mot et d’exiger que nous remboursions notre dû jusqu’au dernier centime ! Ou bien encore, si Dieu est vraiment cela, peut-être vaudrait-il alors même mieux de ne pas croire du tout en Lui !
Aussi bien, si nous sommes encore prisonniers d’une telle image de Dieu, il nous est bon, alors, de nous souvenir de la parole du livre de la Sagesse, attribuée au roi Salomon. Que dit cette parole ? Que Dieu ne peut avoir de dégoût pour rien de ce qu’il a créé car, si Dieu avait haï quelque chose, il ne l’aurait certainement pas appelée à l’existence ; ni davantage, une fois appelée à l’existence, ne l’aurait-il maintenue en vie (Sag. 13, 24-26) ! Oui, le Dieu que nous confessons n’est pas un « Dieu de colère et de vengeance », mais bien plutôt, comme le dit encore le même Salomon, un « maître, ami de la vie » (Ibid.). Bien plus tard, saint Paul le redira à sa manière, c’est-à-dire à la lumière de sa foi en Jésus. En Lui, dira-t-il dans l’hymne qui ouvre la lettre aux Éphésiens, « Dieu nous a choisis de toute éternité, dès avant la fondation du monde, pour être, en sa présence, saints et immaculés ». Et plus loin, dans la même ligne, il ajoutera : « Il nous a mis à part, destinés d’avance, selon un plan préétabli, pour être, à la louange de sa gloire, ceux qui ont, par avance, espéré dans le Christ » (Eph. 1, 4… 11-12).
Oui, voilà notre vocation la plus profonde ! Une vocation que rien, pas même notre péché, ne peut effacer ; et cette vocation, c’est que, de toute éternité, depuis la création du monde et, pour chacun de nous, depuis le jour de notre naissance, nous sommes tous, sans distinction de race ou de culture ; de fortune ou condition sociale : nous sommes tous appelés à vivre pour Dieu, en Jésus, à la louange de sa gloire. À faire de nos vies une hymne qui glorifie Dieu et lui fasse honneur. C’est-à-dire des hommes et des femmes en qui Dieu puisse se réjouir de voir briller ne fût-ce qu’un seul reflet de sa propre gloire. Or, c’est justement pour qu’il puisse en être ainsi que Jésus a pris sur lui notre péché, qu’il est mort et qu’il est ressuscité.
C’est cela que nous disait saint Pierre, dans ses mots et sa culture à lui, dans la 2ème lecture, en proclamant ce qui constitue le cœur de notre foi chrétienne, son « noyau dur ». Car, de fait, pour être chrétien, il ne suffit pas de dire que Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate, qu’il est mort et qu’il a été enseveli. Cela, n’importe qui peut le dire car cela relève uniquement de l’histoire. Nous, chrétiens, nous devons faire un pas supplémentaire et, avec Pierre, affirmer - c’est cela notre acte de foi – que, dans sa mort et par sa résurrection d’entre les morts, Jésus « a lui-même porté nos péchés, dans son corps, sur le bois, afin que morts à nos péchés, nous vivions pour la justice ».
Ainsi, comme le rappelait avec force le pape François dans une de ses récentes catéchèses, « être chrétien signifie ne pas partir de la mort ; j’ajouterais même - et en disant cela, je ne crois pas trahir sa pensée : il ne faut même pas partir de notre péché ! Être chrétien, c’est au contraire partir de l’amour de Dieu pour nous et de sa miséricorde, plus grands que notre misère, plus puissant que le néant de notre péché !
Or c’est là précisément que nous rejoignons l’image biblique qui nous est aujourd’hui proposée par les textes de la liturgie. Pour dire cette vérité fondamentale de notre foi chrétienne, la Bible recourt en effet à une image qui traverse toutes ses pages, depuis les premiers pas de l’homme, dans le Jardin de la Genèse,… jusqu’à Jésus en personne qui, à travers la parabole de la brebis égarée, s’est lui-même mis en scène. Cette image, vous l’aurez deviné maintenant, c’est celle du berger.
Saint Pierre l’employait dans le même passage de sa 1ère lettre que nous entendions en 2ème lecture : « Vous étiez errants comme des brebis ; nous disait-il, mais à présent, vous êtes retournés vers votre berger, le gardien de vos âmes » (1 Pi 2, 25).
Et ce berger, qui est-il ? C’est bien évidemment Jésus lui-même. Comme dans la page d’évangile entendue ce jour, c’est en effet une image que Jésus a aimé reprendre à son propre compte pour se dire lui-même. Mais, remarquons-le bien, c’est aussi une image qu’il a exploitée de manière tout à fait originale et nouvelle, en déployant deux de ses facettes.
D’abord celle de la voix. De fait, la voix que Jésus fait entendre, ce n’est plus celle que le premier homme, Adam, avait entendue au matin du monde dans le Jardin de la Genèse, quand, après la faute, Dieu l’interpella en l’appelant : « Adam où es-tu ? ». Une voix devant laquelle, nous dit le récit biblique, l’homme prit peur : « J’ai entendu ton pas dans le jardin, dit l’homme, et j’ai pris peur, car je suis nu et je me suis caché » (Gen 3, 8-10). Or, la voix que Jésus fait entendre, ce n’est plus cette voix-là : une voix qui fait peur, mais au contraire une voix qui suscite la confiance. C’est celle du berger qui appelle ses brebis, chacune par son nom, et qui l’écoutent, car « elles connaissent sa voix ».
Mais il y a un deuxième déplacement, plus considérable encore, que Jésus fait subir l’image du berger. De cette image, il passe en effet à celle de la « porte ». Plus qu’un berger qui conduit son troupeau, Jésus, nous dit-il, est la « porte » par laquelle il nous faut passer. Or, l’originalité de cette porte tient au fait qu’elle n’est pas destinée à enfermer, mais qu’elle se présente au contraire comme un lieu de passage, faite pour « sortir » : « Je suis la porte, dit-il. Si quelqu’un passe par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage ».
Porte vers la liberté, donc, et non pas porte qui se refermerait inexorablement sur nous ! Et quelle est cette porte, sinon celle par laquelle nous sommes tous passés le jour de notre baptême ? Ce jour où, justement, plongés dans la mort et la résurrection de Jésus, nous avons été, une fois pour toute, affranchis des liens de la mort et du péché qui nous tenaient captifs. De là alors la pressante invitation de saint Pierre, dans les Actes des Apôtre : « Convertissez-vous et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés. Vous recevrez alors le don de l’Esprit » (Ac. 2, 38). Ce don, aux dires de saint Paul, qui nous rend libres : « car là, dit-il, où est l’Esprit du Seigneur, là aussi est la liberté » (2 Co 3, 17). En ce jour, si important pour notre pays, implorons un tel don sur nous-mêmes et sur celui qui, aujourd’hui, sera appelé à présider à la destinée de notre pays.

F. P-A