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Nous le savons bien : le temps liturgique du carême est comme le « sacrement » de toute notre vie chrétienne dans le temps présent, si bien que, de dimanche de carême en dimanche de carême, à mesure que nous progressons dans notre marche vers Pâque, c’est comme si, à chaque fois, de page d’évangile en page d’évangile, une nouvelle facette de la vie chrétienne nous était dévoilée. Retraçons donc chacune des 3 étapes que nous avons déjà parcourues et voyons ensuite ce que nous propose de spécifique ce 4ème dimanche.
1er dimanche de carême : dimanche de la tentation. La vie chrétienne nous était présentée sous l’angle du combat spirituel. Dimension ascétique où nous étions invités à revêtir l’armure de Dieu afin de nous associer à l’œuvre rédemptrice de Jésus et, avec lui, compléter ce qui manque à ses souffrances pour le salut du monde (cf. Col 1, 24).
Avec le 2ème dimanche et le récit de la transfiguration, c’est la dimension plutôt mystique de la vie chrétienne qui nous était révélée. En montant sur le Thabor, nous étions invités nous exposer à la présence irradiante de Jésus, à revêtir ses sentiments, à nous laisser transfigurer intérieurement par lui, pour que, par lui, tout notre agir soit comme un reflet de sa beauté rayonnante.
Avec le récit de la Samaritaine à la margelle du puits, entendu dimanche dernier, Jésus nous invitait à scruter le fond de notre cœur, à nous découvrir comme des être de désir, assoiffés d’une vie qui soit plénitude de bonheur, source d’une joie qu’aucune eau trouble ne viendrait souiller de ses impuretés.
Aujourd’hui, conduits avec l’aveugle-né au bord de la piscine de Siloé, Jésus nous propose une facette supplémentaire. Il ne suffit pas en effet que notre cœur soit éveillé au désir de bonheur qui l’habite. Encore faut-il y voir clair ; ne pas se laisser enténébrer par des trompe-l’œil, sortir de notre aveuglement et, pour cela, porter sur la marche du monde ou la réalité de nos vies personnelles ou communautaires un regard juste, un regard de lumière, capable d’aller au-delà des seules apparences extérieures.
Car, de fait, notre œil intérieur peut être parfois obscurci et nous conduire à porter sur notre vie ou sur ce qui nous entoure un regard faussé ou trompeur, et nous rendre alors incapables de voir correctement les choses, tel Samuel qui, fasciné par les seules apparences extérieures, eut bien des difficultés à voir en David celui que Dieu s’était choisi comme roi d’Israël ! Or, à travers le récit de la guérison de l’aveugle-né que nous venons d’entendre, c’est précisément à ce « regard du cœur » que Jésus veut nous éduquer. Ainsi, pour nous faire saisir de quoi il s’agit, l’évangéliste nous met en présence de quatre types de « regard » différents. Tâchons de les identifier. Nous verrons alors mieux – c’est le cas de le dire ! - quel est le regard du cœur que Jésus nous invite à avoir.
Le premier regard, c’est celui que portent les disciples de Jésus sur l’aveugle-né, qui cherchent à établir des responsabilités, à identifier un coupable. « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Un regard que nous sommes bien souvent, tentés de porter sur notre propre vie, surtout quand un malheur nous tombe dessus. Un tel regard nous pousse à faire une lecture culpabilisatrice des événements et parfois même à accuser Dieu lui-même de tous nos maux, comme l’atteste le langage courant, quand, dans de telles circonstances, nous nous disons à nous-mêmes : « Qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour qu’une telle chose m’arrive ; pour que la poisse me colle à la peau ? » Or, de toute évidence, Jésus refuse fermement une telle lecture des choses. Sa réponse aux disciples est on ne peut plus claire : « ce n’est ni lui ni ses parents qui ont péché ! »
Le deuxième regard que nous rencontrons, c’est celui des parents de l’aveugle-né. Témoins de la guérison de leur fils, ils préfèrent pourtant ne pas admettre l’évidence… C’est le regard « faux-fuyant » du déni. Le regard de celui qui ne veut pas se mouiller par peur d’avoir des ennuis ! De fait, interrogés, les parents du miraculés répondent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas, et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer ». Et l’évangéliste précise qu’ils disaient cela « parce qu’ils avaient peur des juifs » !
Pourtant, il y a plus grave que ce regard de déni. C’est le regard noir et soupçonneux de l’inquisiteur. De celui qui épie les moindres faits et gestes d’un homme afin de l’accuser faussement pour de mieux fondre sur lui ! C’est le regard des pharisiens qui veulent obtenir de l’aveugle guéri des aveux tels qui leur permettraient, sous couvert de justice, de mettre la main sur Jésus. De fait, Jésus ne l’a-t-il pas guéri un jour de sabbat, au mépris de la loi ? Comment alors oser affirmer qu’il puisse être de Dieu ou voir en lui un prophète ? Aussi bien, pour parvenir à leur fin, les juifs n’hésitent-ils pas à recourir à des procédés vieux comme le monde, auxquels recourent tous les régimes totalitaires : au moyen d’interrogatoires souvent musclés, harceler en faussant la vérité ; revenir à la charge en exerçant des pressions psychologiques ; semer la peur en culpabilisant…
Le dernier regard que nous rencontrons dans le récit, c’est enfin celui de l’aveugle-né lui-même : c’est le regard ébahi de celui qui constate bien ce qui lui est arrivé, mais qui ne comprend rien à ce qui lui est arrivé ! Et alors, comme un disque rayé qui revient sans cesse sur la même piste, il ne peut que répéter en boucle, incrédule : « Comment cela m’est arrivé ? Je ne sais pas ! Mais il y a une chose que je sais. J’étais aveugle et, à présent je vois. »
Face à tous ces regards, qu’en est-il maintenant du regard auquel Jésus veut nous conduire ? C’est un regard que j’aimerais qualifier de théologique et de téléologique. C’est un regard théologique d’abord. En invitant l’aveugle à porter sur sa vie un regard de foi, Jésus l’invite à découvrir qu’en sa vie est à l’œuvre l’œuvre même de Dieu. Mais c’est aussi un regard téléologique. Plus qu’un simple regard de foi, mais qui le suppose, c’est en effet un regard qui invite à lire, dans les événements, non pas un enchaînement fatal de causes à effets inéluctables dont l’homme ne serait en fin de compte que la victime et le jouet (lecture « causaliste » et fataliste des disciples), mais bien plutôt à y lire l’accomplissement d’une finalité, d’un dessein qui, peut-être, sur le moment nous échappe, mais qui, avec le temps, se dégage peu à peu. N’est-ce pas cela qui nous arrive aussi, lorsque, portant sur les événements de notre vie, même les plus éprouvants et les plus douloureux, un regard de foi, et en relisant après coup leur enchaînement, nous devenons capables d’y discerner l’œuvre providentielle de Dieu, comme s’il s’agissait de lointaines préparations qui nous ont permis de les porter ou de les surmonter ? C’est grâce à un tel cheminement intérieur que le regard de l’aveugle-né se décillera peu à peu et qu’au terme, surpassant la peur ou l’étonnement, il pourra affirmer : « Je crois, Seigneur » !Alors, d’un mot, quelle serait la quatrième facette de la vie chrétienne que nous propose ce quatrième dimanche de carême ? C’est celle qui fait du chrétien, un homme au regard clairvoyant : capable de discerner, dans la foi, l’œuvre de Dieu, agissant au cœur de notre vie. Demandons-lui qu’il augmente en nous une telle foi afin que nous puissions nous hâter avec amour au-devant les fêtes pascales qui approchent. Amen.

F. P-A