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Pour nous préparer à la célébration de la fête de Noël, la venue de Dieu en notre monde, l’Église, telle une bonne mère, nous conduit par la main et nous offre, à travers les quatre semaines de l’Avent et ses 4 dimanches, autant d’étapes pour nous aider à entrer peu à peu dans le mystère de Dieu : le mystère d’un Dieu qui veut faire alliance avec nous et qui, pour cela, n’a pas hésité à se revêtir du manteau de notre humanité.
Sur ce chemin qui nous conduit vers la fête de Noël, que nous dit donc de particulier ce troisième dimanche de l’Avent ?
Vous le savez certainement. La tradition liturgique a donné ce dimanche le nom de Gaudete, « dimanche de la joie ». Une appellation qu’il tire de l’Introït grégorien de la messe qui, jadis, commençait en effet par le mot latin « Gaudete/réjouissez-vous ». Ce dimanche nous invite donc à la joie. Et de fait, c’est un mot qui revient sans cesse dans les textes de la liturgie de ce jour, à commencer par la prière d’ouverture où nous demandions à Dieu qu’il « dirige notre joie vers la joie du mystère de la naissance de son Fils ».
Mais, au vrai, cette joie a quelque chose de bien curieux. C’est une joie que j’aimerais qualifier de « suspensive ». De fait, et le passage de l’oraison d’ouverture que je viens de rappeler le souligne bien : la joie dont il est question, ce n’est pas la joie que l’on tirerait d’une chose que l’on possèderait déjà, d’une chose dont on aurait déjà la « jouissance ». Non ! C’est, dit l’oraison, une joie qui doit être « dirigée » vers autre chose, une joie toute tournée vers l’avant, une joie ouverte sur un avenir promis : le mystère d’une naissance.
La joie dont il est question, c’est une joie que nous tirons de l’espérance que s’accomplisse une promesse. C’est, littéralement, une joie « suspendue » à l’accomplissement de cette promesse. On pourrait la comparer à la joie d’un enfant qui n’a pas encore la capacité d’évaluer correctement les durées et à qui on dit, dans l’attente, par exemple, de son anniversaire et de la fête qu’on lui fera : « ton anniversaire, c’est dans trois fois dormir ». Et de savoir cela, voilà que cet enfant est rendu tout joyeux dans l’espérance et la quasi certitude que, oui, ce jour ne tardera vraiment pas à venir. C’est dans « trois fois dormir » !
Eh bien, chers frères et sœurs, le temps liturgique de l’Avent nous invite à vivre une joie qui est de cet ordre-là : c’est le temps d’une joyeuse espérance qui tend notre cœur et notre désir, ou plutôt : qui aiguise le regard de notre cœur et nous aide à discerner déjà, dans le temps présent, les signes discrets mais bien réels d’un accomplissement des promesses divines et qui nous permettent alors de dire qu’un monde nouveau est déjà imperceptiblement en train d’advenir.
Ainsi, face au doute qui traverse le cœur de Jean-Baptiste, Jésus lui fait dire : « Allez lui annoncer ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres reçoivent la bonne nouvelle ».
Autant de germes d’un monde nouveau en gestation qu’il nous faut donc discerner avec le regard confiant et surtout la patience inébranlable du cultivateur qui a jeté la semence en terre, fort de son espérance – mais aussi de la certitude -qu’en son temps, la semence germera et qu’elle donnera son fruit.
C’est là, dans cette espérance, que nous devons puiser notre joie. Mais c’est là aussi la mission propre du chrétien dans le monde : aider les hommes et les femmes de notre temps à ne pas céder au démon de la tristesse et du désespoir, un démon qui fait son lit d’un horizon bouché, d’un horizon qui n’offre apparemment aucune perspective d’avenir, parce que le monde, ou notre regard sur lui, est trop refermé sur lui-même.
C’est ce à quoi, justement, le pape François nous invite dans la lettre qu’il vient de publier pour clôturer l’année jubilaire de la miséricorde. Il écrit : « Dans [notre] culture, souvent dominée par la technique, les formes de tristesse et de solitude semblent se multiplier ». « L’avenir, dit-il encore, semble être l’otage de l’incertitude qui ne permet pas la stabilité » (retraduisons : une incertitude face à ce que nous réserve l’avenir, incertitude qui génère alors un sentiment d’insécurité et d’inquiétude qui ne nous permet pas de nous projeter paisiblement vers l’avant). Et il ajoute : « C’est ainsi qu’apparaissent souvent des sentiments de mélancolie, de tristesse et d’ennui qui, peu à peu, peuvent conduire au désespoir ». C’est bien là en effet le doute qui envahissait le cœur de Jean-Baptiste et qui habite aussi le cœur de tant de nos contemporains qui, sans espérance, vivent dans l’éphémère du temps présent, voire, pour beaucoup également, dans l’angoisse d’un lendemain incertain !
Vient alors l’appel pressant du pape François : « Nous avons besoin de témoins d’espérance et de véritable joie pour chasser les chimères qui promettent un bonheur facile fait de paradis artificiels ». Et de terminer alors avec cette forte conviction : « Le vide profond ressenti par beaucoup peut être comblé par l’espérance que nous, [chrétiens], portons dans le cœur et par la joie qui en découle ». Oui, dit-il encore, « Nous avons besoin de reconnaître la joie qui se révèle dans un cœur touché par la miséricorde » (Misericordia et misera, § 3).
Cela dit, nous pouvons alors revenir à notre point de départ. Quelle est donc cette joie dont nous parlait l’oraison d’ouverture, cette joie dont nous demandions à Dieu qu’il la dirige vers la joie d’un accomplissement, vers la joie du grand mystère d’une naissance, celle de son Fils ?
Cette joie, nous le comprenons mieux maintenant, c’est bien une joie suspensive. Une joie que nous rayonnons dès à présent, dans notre vie et dans notre monde, mais que nous ne faisons advenir que dans la mesure, et à chaque fois que nous nous laissons rejoindre par la miséricorde divine qui fait de nous des créatures nouvelles. Cette créature nouvelle dont nous parle le pape François, toujours dans cette même lettre apostolique : « Je suis aimé, donc j’existe ; je suis pardonné, donc je renais à une vie nouvelle ; il m’a fait miséricorde, donc je deviens instrument de miséricorde ».
Paroles que nous pouvons alors relire à la lumière de l’évangile de ce jour :
D’aveugle à l’amour de Dieu, je retrouve la vue ; de boiteux, je renais à une vie nouvelle et me mets à courir sur les voies de la charité ; de lépreux que j’étais à cause du péché, je suis purifié ; de sourd aux appels d’autrui, je me mets à mieux les entendre ; de mort et insensible, je deviens vivant parce que je me sais aimé, devenant à mon tour, malgré ma faiblesse, instrument de miséricorde et ainsi, « les pauvres reçoivent la bonne nouvelle ».
À l’unisson de la promesse faite par le prophète Isaïe : « Allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuient » !
Puissions-nous, frères et sœurs, chacun à notre place, contribuer dès à présent à la naissance de cette joie dans le monde. Nous pourrons alors fêter, le jour de Noël, la joie de notre salut et celui du monde entier avec un cœur vraiment nouveau.
Amen.

F. P-A