Le jeu du pendu
Vous connaissez sans doute le jeu du pendu. Ce jeu que connaissent bien les enfants et qui consiste à deviner, lettre après lettre, un mot ou un nom avant que, pour les coups manqués, ne soit dessiné, trait après trait, un pendu à sa potence. Eh bien, aujourd’hui, en ce troisième dimanche de l’Avent, alors que se hâte notre marche vers Noël et que s’aiguise notre désir de « connaître celui qui vient », c’est un peu à ce jeu-là que Jean-Baptiste joue avec ses interlocuteurs, épaississant ainsi devant nous, comme le ferait un lourd brouillard d’hiver, le mystère de son identité. À chaque fois en effet qu’il est interrogé sur son identité par des émissaires envoyés de Jérusalem, sans se soustraire vraiment aux questions qu’on lui pose, il se défile cependant, se contentant de répondre toujours par la négative : « Non, je ne suis pas celui que vous imaginez : ni le Messie, ni Elie, ni le grand prophète, rien de tout cela… »
Un sens anthropologique
En procédant ainsi, ce n’est pas que Jean-Baptiste ait voulu jouer la provocation envers les autorités religieuses de son temps, ni entretenir sur sa propre identité le plus grand des mystères. Non ! S’il procède ainsi, c’est parce qu’il ne cherche en réalité à définir son identité que par référence à un autre. En ce sens, son identité - comme du reste celle de chacun de nous – se veut donc une identité « relative ». Non pas, bien sûr, au sens où il s’agirait d’une identité « creuse », sans épaisseur, loin s’en faut !, mais au sens où il s’agit d’une identité qui ne reçoit sa consistance propre que des relations que nous construisons – et qui nous construisent - avec notre entourage, qu’il soit familial ou social, culturel ou religieux.
Ainsi donc, après avoir rejeté toutes les fausses identités dont on voulait l’affubler, Jean-Baptiste finit quand même par accepter de lever quelque peu le voile sur son identité, mais toujours en référence exclusive à Celui dont il a été chargé d’être le témoin. Ainsi commençait effectivement la page d’évangile proclamée aujourd’hui : « Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean. Il était venu comme témoin pour rendre témoignage… »
Orienter le regard vers l’infini d’une Présence plus grande
Or, comme chacun sait, jamais un véritable témoin n’est auto-référencé. Jamais, à moins d’être usurpateur, faux-prophète ou gourou, il ne ramène les autres à lui-même, mais toujours il oriente le regard vers l’infini d’une Présence dont il ne désire être que l’index. C’est précisément la mission propre de Jean-Baptiste et ce qu’il s’attache à dire de lui-même. Il n’est, nous dit-il, que le miroir dont la Lumière a besoin pour être réverbérée ; la voix, qui n’est certes pas la Parole, mais dont la Parole a pourtant besoin pour être proclamée ; l’eau enfin qui, certes, lave et purifie, mais - pour reprendre les mots du prophète Isaïe, entendus dans la première lecture – qui ne lave et ne purifie qu’afin de préparer les cœurs à se revêtir « des vêtements du Salut », à être couvert du « manteau de la Justice », c’est-à-dire - pour le dire cette fois avec les mots du Nouveau Testament -, à être vêtu de la parure de sainteté dont Jésus veut nous couvrir et qu’Il est lui-même.
Oui, tel a été Jean-Baptiste : témoin d’un « plus grand que lui » ; précurseur de Celui dont il ne se croyait pas digne de défaire la courroie des sandales ; voix annonciatrice de Celui dont la Parole, Verbe fait chair, nous atteint encore aujourd’hui.
Une signification théologique : un effacement épiphanique
Revenons alors un instant à notre considération de départ. Je disais que, dans son dialogue avec ses interlocuteurs, Jean-Baptiste semble avoir joué à un jeu dangereux, le jeu du pendu. Un jeu dangereux effectivement puisque c’est bien une semblable liberté de parole envers Hérode qui, plus tard, suscitera contre lui la haine farouche d’Hérodiade et qui lui vaudra alors d’être, non pas sans doute pendu, mais – et cela ne revient-il pas au même ? - décapité. Reste alors cette question : « Pourquoi donc Jean-Baptiste s’est-il livré à un tel jeu ? » J’en ai déjà donné plus haut une raison : elle repose sur le fait que tous, et cela vaut également pour Jean-Baptiste, nous n’avons d’autre identité que « relative », c’est-à-dire que, tous, nous ne recevons notre identité que des relations que nous entretenons avec les autres.
Pourtant, si pertinente qu’elle soit, cette première réponse ne dit pas tout. Nous devons en ajouter une seconde, qui, certes, n’annule pas la première, mais la complète et l’enrichit. Une raison théologique. Et c’est Jean-Baptiste lui-même qui nous oriente vers elle quand il affirme, à la fin de son dialogue avec ses interlocuteurs, qu’« au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas ».
Un redoublement du mystère
Avec ces mots sur la présence de quelqu’un « qui se tient au milieu de vous et que vous ne connaissez pas », c’est comme si, en effet, Jean-Baptiste redoublait le mystère qui entoure sa propre personne. Ou plutôt, c’est comme si, au mystère qu’il laisse planer sur son identité, en préférant la définir « en creux » par une triple dénégation : « Je ne suis ni le Messie, ni Élie, ni le grand prophète » – c’est comme si, à ce mystère, il en ajoutait un autre et le déplaçait vers un plus grand encore. C’est comme si, à travers sa propre personne, volontairement définie en « creux », il voulait justement nous laisser entrevoir, comme en filigrane, la présence de « celui qui, déjà, se tient au milieu de nous », mais que nous ne connaissons pas encore et devant qui il convient alors que Jean-Baptiste s’efface afin que cette présence puisse pleinement se manifester. N’est-ce pas d’ailleurs ce que le même Jean Baptiste affirmera un peu plus loin, dans le même évangile de Jean, quand il dira de lui-même : « Il faut que moi je diminue et que lui grandisse ».
L’effacement de Jean-Baptiste, le fait qu’il se définisse en creux comme également sa mort tragique par décapitation, tout cela pointe donc vers une seule et même réalité théologique : ce que j’aimerais appeler un « effacement épiphanique ». Comme l’aurore devant le soleil du plein midi, Jean s’efface devant Jésus (effacement) de manière à rendre possible la pleine révélation (épiphanie) de Celui qu’il annonce et dont il n’a voulu être que le témoin.
Un effacement épiphanique doublement précieux sur le plan spirituel
Effacement épiphanique donc qui, sur le plan spirituel, nous est précieux. Au moins pour deux raisons. La première, c’est que, par cet effacement, Jean ne fait qu’aiguiser notre attente pour l’ouvrir sur le mystère même de Celui devant qui, justement, il s’efface : car, oui, nous dit-il, il y en a un, plus grand que moi, qui vient et qu’il vous faut attendre… même si, ou plutôt : d’autant plus que vous ne le connaissez pas encore !
Quant à la deuxième raison qui nous rend précieux l’effacement épiphanique de Jean-Baptiste, c’est le fait qu’un tel effacement ne le met pas à l’abri, loin s’en faut, et donc ne nous met pas non plus à l’abri du doute ! N’est-ce pas lui en effet qui, de l’obscurité même de sa prison, fera demander à Jésus : « Es-tu bien celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (cf. Mt 11, 3)… alors même, pourtant, que c’est lui qui avait orienté les premiers disciples vers Jésus en le désignant comme l’Agneau de Dieu (cf. Jn 1, 13 suiv.) !
Si donc l’effacement épiphanique de Jean-Baptiste est d’abord destiné à éveiller notre désir de « Celui qui vient », il nous montre aussi que nous ne devons pas avoir peur, même de nos doutes, car ce sont eux qui stimulent la liberté de notre foi et nous poussent à chercher sans cesse à connaître davantage le visage de Celui qui, de toute façon, nous surprendra toujours, que ce soit, dans quelques jours, à Noël, dans le sourire de l’enfant de Bethléem ou, plus tard, à Jérusalem, sur le masque défiguré du crucifié de Pâques. Reste alors une question cruciale : saurons-nous le reconnaître ?

F. P-A