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N’ayons pas peur d’exprimer notre étonnement devant l’attitude du « Maître » de la parabole des talents. N’ayons pas peur même de formuler des questions qui nous brûlent la langue. Ainsi, comment ce personnage présenté par Jésus peut-il figurer le Père des Cieux ? Comment un tel Père peut-il faire fi de la plus élémentaire justice en condamnant ‘ aux pleurs et aux grincements de dents’, le serviteur qui lui a simplement rendu ce qu’il avait reçu ? Comment ose-t-il contredire au jugement que ce serviteur a porté sur lui : ‘tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé’ ? Oui, à première lecture, ce maître parait aussi inhumain que l’époux de la parabole des 10 vierges, entendue dimanche dernier : là aussi le maître a été incapable d’attendre les jeunes filles en retard.
En fait, que veut nous dire Jésus à travers ces enseignements sur la venue du Royaume des Cieux ? Pour surmonter ce scandale, il nous est bon de nous souvenir d’un principe d’interprétation des Ecritures, légué par les Pères de ‘Eglise. Principe toujours valable, me semble-t-il, en ce début du 21ème siècle : « Chaque fois que nous ne trouvons pas, dans un passage de l’Ecriture, la Bonne Nouvelle du Royaume, c’est un signe manifeste que nous l’avons lu de travers. Et, s’il en est ainsi, les questions que nous avons posées proviennent d’une mauvaise écoute. » Alors, en quoi nous sommes-nous égarés ?
Avant de répondre à cette interrogation, reconnaissons que nous sommes tellement troublés par «le serviteur mauvais et paresseux » que nous en venons à oublier les 2 premiers serviteurs pour qui tout se passe sans problème ! Qu’ont-ils donc fait ? Sans doute ont-ils placé leurs talents à la banque pour qu’ils fructifient ! Il ne faut pas oublier la somme colossale du « talent » qui pesait entre 35 et 60 kilos et valait une fortune énorme ! Ces 2 serviteurs sont donc heureux, au retour de leur maitre, de lui présenter les fruits de l’argent et de l’or reçus ! Ils sont heureux surtout de s’entendre dire « serviteur bon et fidèle,… entre dans la joie de ton seigneur ». Leur joie peut être pleine et débordante car le maitre ajoute : « A celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ». Par contre, déclare encore le maître, « celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. »
Il me semble important aussi de souligner une qualité que l’on retrouve chez ces 2 serviteurs : Ils ont fait confiance à leur maître ! Sur ce point, le cardinal Schönborn nous donne un éclairage sur la portée de cette parabole. Je le cite: « La parabole présuppose une chose : ce que nous sommes et ce que nous avons est un don de Dieu…. A chaque homme ses « talents » personnels…. Il est beau d’être le collaborateur de Dieu. Celui qui considère ses propres talents comme dons de Dieu, il lui en sera reconnaissant et les déploiera selon ses vues. Dieu se réjouit quand ses dons resplendissent par notre collaboration. Car il veut notre bonheur. C’est pour cela qu’il nous a confié ses dons. »
De fait, le 3ème serviteur s’est méfié de son maître mais aussi des banquiers qui auraient pu le voler ! Il a préféré ne rien risquer pour être quitte. Qui donc lui a suggéré de telles pensées qui n’ont pas effleuré les 2 premiers serviteurs ? Qui aussi nous suggère aujourd’hui de plaindre ce 3ème serviteur et d’accuser le maître d’injustice ? Ce ne peut être que « l’ennemi qui a semé l’ivraie dans le champ » ; c’est le « mauvais » qui fait périr l’homme, le séduit par des contre-vérités. Le mauvais serviteur prête l’oreille à une voix de mensonge. Son cœur est jaloux et l’emprisonne dans « les ténèbres extérieures ». Son jugement est faux, sa peur sans raison, son geste stérile.
Admirons maintenant la pédagogie de l’Esprit-Saint qui nous fait accéder par la parabole de Jésus « jusqu’à la vérité toute entière ». Il a accepté que nous soyons fascinés d’abord par le dernier serviteur. Il a patiemment attendu qu’après avoir constaté cette fascination, nous reconnaissions dans la perversité de ce serviteur, « le vieil homme » en nous, l’humanité prisonnière du mensonge. Il a voulu qu’ainsi nous soyons débarrassés du faux visage que nous avions de Jésus et de son Père. Il a voulu nous mettre en route vers la simplicité et le naturel des bons et fidèles serviteurs. Car, en remettant à d’autres le bien qui leur fut remis, en tissant des relations de confiance, ceux-ci ont vraiment imité leur Maître et Seigneur. Sur ce chemin, ils ont rencontré « le Dieu ami des hommes » qui donne en surabondance, le Père des Cieux qui verse à ses enfants « une mesure tassée, secouée, débordante » ; ils ont découvert l’Unique Seigneur du Ciel et de la terre.
Pour de tels serviteurs, nos questions scandalisées du début n’ont jamais de sens. Puisse-t-il en être ainsi pour chacun de nous ! Que nous soyons, nous aussi, délivrés de la peur et de la méfiance, car à nous aussi, le Seigneur fait cette invitation : « Entre dans la joie de ton Seigneur ! » C’est là le cadeau de la Foi !

F. JM