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Une page apparemment bien peu évangéliqueUne lecture superficielle de la page d’évangile que nous venons d’entendre pourrait nous laisser croire qu’elle est bien peu évangélique, surtout si on la compare à d’autres récits où Jésus nous invite à partager ce que nous avons. Voyez plutôt. Alors que, par exemple, dans le récit de la multiplication des pains, Jésus nous engage à mettre sur la table commune le peu que nous ayons - un morceau de pain et quelques poissons - afin que cela puisse être redistribué à chacun, et en surabondance, voici que, la parabole que nous avons entendue nous offre un contre-exemple : les cinq jeunes filles, qualifiées de prudentes ou de prévoyantes – ou, dans d’autres traductions, de « sages » - parce qu’elles ont pensé à faire des réserves suffisantes en huile pour supporter une longue attente, voici qu’elles refusent catégoriquement de la partager aux cinq autres qui, elles, n’ont pas fait de réserve et qui, pour cela, par contraste, sont qualifiées d’« insensées ». « Jamais, disent les premières aux secondes, ce que nous avons ne suffira pour nous et pour vous ; allez plutôt vous en procurer chez les marchands » !
Ce refus de partager paraît bien peu charitable. Allons même plus loin : à cause de ce refus, n’aurait-il pas plutôt fallu placer du côté des vierges insensées, ces cinq jeunes filles, si peu « évangéliques », mais qui, pourtant, paradoxalement, sont qualifiées de « sages » ? Or, assez curieusement, Jésus ne semble pas aller dans cette direction. Rien, dans la parabole, ne laisse en effet penser qu’à cause de cela, rigueur leur en aurait été tenue ! Bien au contraire puisque, malgré ce refus, et dès l’arrivée de l’époux, elles sont quand même aussitôt introduites dans la salle des noces ! Si donc ce n’est pas dans le partage des biens, qu’est-ce alors qui fait la différence entre la « sagesse » des unes et l’« insouciance » des autres ?
Faut-il la chercher dans le fait de s’être assoupi ? Non plus, puisque toutes les jeunes filles, aussi bien les sages que les imprévoyantes, ont succombé au sommeil, sans pour autant qu’aux premières, l’accès à la salle des noces leur ait été refusé ! D’ailleurs, les apôtres de Jésus ne se sont-ils pas, eux aussi, endormi au soir du Golgotha, sans pour autant que leur dignité d’apôtre leur ait été ôtée ? Ce n’est donc pas là non plus que se situe la différence. Mais il y a plus étonnant encore. On pourrait en effet imaginer que c’est le fait d’avoir manqué d’huile qui aurait pu créer l’empêchement. Mais si tel avait été le cas, alors, on ne voit pourquoi, une fois que les jeunes filles imprévoyantes s’en furent procurées, l’entrée dans la salle des noces leur ait été quand même refusée !
Bref, si ce n’est donc ni dans la générosité à partager, ni dans l’exploit de résister au sommeil – et on peut entendre par là nos exploits ascétiques -, ni même dans le fait d’avoir de l’huile en abondance – et entendons ici le prestige ou les mérites que nous prétendons tirer de nos actions : si ce n’est dans rien de tout cela que se situe la différence qui a permis aux « sages » d’entrer dans la salle des noces, et aux insensées, non, alors, où se situe-t-elle ?
Une question cruciale exprimée à travers des images…À vrai dire, au moment où Matthieu compose son évangile, il s’agissait d’une question cruciale. L’enjeu de cette question était en effet de savoir qui il était légitime ou non d’accueillir au banquet des noces, entendons : au banquet eucharistique. Ne fallait-il admettre que les juifs, ou pouvait-on aussi accueillir des non-juifs ? Et si oui, à quelles conditions ? Devaient-ils, oui ou non, se plier aux rites et observances juives ?
À travers un langage fait d’images (le banquet des noces, l’huile, les jeunes filles sages ou imprévoyantes), c’est donc cette question qui traverse la parabole que saint Matthieu nous a rapportée aujourd’hui ; mais ce fut aussi une question qui fit l’objet d’âpres discussions au sein des communautés chrétiennes d’origine païenne fondées par saint Paul. L’attestent les lettres qu’il leur adressa. Qu’on se souvienne par exemple de la 1ère lettre aux Corinthiens où saint Paul, justement, oppose le langage de la croix : folie de Dieu, dit-il, mais en réalité plus sage que toutes les sagesses humaines, juive ou grecque ! Là pourtant où, sur cette même question de sagesse et de folie, la virulence de Paul atteint un sommet, c’est sans conteste dans la lettre aux Galates. Avec eux, il ne mâche pas ses mots : « Ô Galates vraiment stupides et sans intelligence, leur dit-il, qui donc vous a ensorcelés ? » (Ga 3, 1).
Qu’est-ce que Paul avait donc à leur reprocher pour qu’il leur tienne un langage si rude ? Une seule chose, mais de taille, à laquelle Paul tenait comme à la prunelle de ses yeux. C’est le fait, comme il dit, que les Galates se soient à ce point laissés « ensorceler », qu’après avoir reçu l’initiation chrétienne et le baptême, ils en étaient revenus à la pratique des observances juives. Or, pour Paul, c’était là un retour en arrière absolument inacceptable car cela allait radicalement à l’encontre de ce qui avait été au cœur de sa conversion et de sa rencontre avec le Christ : rien moins qu’une expérience de libération spirituelle par rapport aux pratiques de la loi juive ! En revenir à elles, bref : « judaïser », comme voulaient le faire les Galates, c’était donc troquer le régime de la grâce, dont Paul avait fait l’expérience libératrice, contre celui de la loi juive ; et du coup, placer à nouveau son espérance de salut dans une justice tout humaine (la « chair »), et non dans les seuls mérites de la Passion du Christ (l’Esprit). Autrement dit, revenir aux usages de la loi juive, c’était, aux yeux de Paul, ruiner tout le message de la croix qu’il n’avait cessé de proclamer, à temps et à contretemps. Un message dont il nous a rappelé le noyau central dans le passage de la 1ère aux Thess. que nous entendions en 2ème lecture. Et ce message, c’est qu’à tous, juifs ou païens, grâce à la mort et à la résurrection de Jésus, nous est offert un même héritage : notre filiation divine, et cela au seul motif de notre adhésion à l’évangile, et non en vertu des œuvres de la loi !Confesser le nom de Jésus, huile de la grâce répandue sur nousGrâce à ce détour par s. Paul, nous disposons donc maintenant d’une clef pour ouvrir le sens de la parabole que Matthieu nous a racontée. Notre question était de savoir sur quoi pouvait bien reposer la sagesse des jeunes filles prévoyantes. Avec saint Paul, nous pouvons désormais affirmer que ce critère, il faut le chercher dans le fait qu’en se tenant prêtes avec leur réserve d’huile, elles n’ont voulu placer leur espérance que dans l’invocation du seul nom de l’époux qu’elles attendaient. Ce « nom », la foi chrétienne primitive l’a exprimé en seul mot grec, composé de cinq lettres - autant que de jeunes filles prévoyantes : le mot Ichtus qui signifie « poisson » et dans lequel nos Pères dans la Foi ont lu comme un abrégé de notre foi en la personne de Jésus : Jésus (Iesus) confessé comme Christ ou messie (Christos), proclamé comme fils et fils de Dieu (tou Theou Uios), et annoncé comme Sauveur (Soter). Sauveur de qui, par le baptême, nous avons, tous, reçu notre commune adoption filiale de fils et filles bien aimés du Père.Si donc nous ne voulons pas nous entendre dire de la bouche de l’Époux :« Je ne vous connais pas », que nous reste-t-il à faire sinon de demander, pour chacun de nous, la grâce de ne chercher à connaître que « Jésus et Jésus crucifié » (1 Co 2, 2) et à placer toute notre espérance en Lui, sagesse de Dieu, de qui nous attendons le salut… telle une huile répandue sur nous, qui nous rendra forts pour mener à bien le combat de la foi.

F. P-A