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La tentation du binaireIl en va de la page d’évangile d’aujourd’hui comme de celle que nous entendions dimanche dernier. Dans les deux cas, les interlocuteurs de Jésus semblent vouloir insinuer l’idée selon laquelle il existerait deux ordres de choses qui se situeraient en vis-à-vis ou même en opposition l’un de l’autre.
Selon cette perspective, il y aurait donc d’un côté, ce qui relève du monde des hommes, ou des réalités terrestres, et de l’autre, ce qui appartiendrait au Royaume de Dieu ou aux réalités célestes,… comme si, entre ces deux ordres, il fallait alors établir une frontière infranchissable et comme si, du coup, entre les deux, il nous fallait choisir en termes d’exclusive. Et de fait, dans nos vies quotidiennes comme dans notre manière de penser, que de fois, par commodité, ne sommes-nous pas tentés d’établir des distinctions binaires et exclusives : ou bien ceci ou bien cela !
Dimanche dernier, c’était donc « ou bien Dieu ou bien César » ; aujourd’hui – nouvelle variante - c’est la tentation de dissocier amour de Dieu et amour des frères ; ou, si l’on préfère, de séparer le domaine de la vie sociale et politique du domaine de la vie cultuelle et religieuse, d’opposer vie de foi et vie en société.
De ce point de vue, il est évident que la sécularisation de la société dans laquelle nous vivons, - un récent sondage du journal « La Croix » vient de nous le rappeler - renforce une telle tendance, qui cherche en effet à reléguer la religion (et toute expression de la foi) au seul espace de la vie privée, et donc à l’enfermer dans un « hors-sol », ou pire encore : dans un « hors-jeu » si l’on en vient, comme cela arrive aujourd’hui, à considérer le phénomène religieux comme une menace pour la société tout entière. D’où l’existence de deux espaces-temps spécifiquement « dédiés » et totalement étanches l’un à l’autre : d’un côté, le temps que nous réservons à Dieu, cantonné à l’espace du « sacré » et de la vie privée ; et de l’autre, le temps que nous dédions à nos frères dans l’espace profane de la vie sociale, professionnelle ou politique.
Le piège n’est pas d’aujourd’hui. C’est celui dans lequel les interlocuteurs de Jésus veulent l’enfermer quand ils lui demandent d’établir une hiérarchie parmi les divers commandements de Dieu : « dans la loi, lui demandent-ils, quel est le plus grand commandement ? »… comme si, entre « amour de Dieu » et « souci du prochain », il fallait établir une différence de degré ou même de nature !
Un piège déjoué…
Or, en posant que ces deux commandements sont « semblables » l’un à l’autre, en affirmant donc leur égale dignité de nature et en précisant même qu’ils sont, l’un comme l’autre, à la source de tout ce qui est contenu dans la loi et les prophètes, Jésus déjoue ce piège. Bien plus : en refusant d’opposer « présence à Dieu » et « présence aux hommes », Jésus montre que ces deux « présences » sont en réalité solidaires l’une de l’autre, et même intérieures l’une à l’autre ; que les séparer, ce serait un peu comme de vouloir donner l’heure en nous contentant de ne regarder qu’une seule aiguille de notre montre : ou bien celle des heures, ou bien celle des minutes ! Or pour Jésus, il n’en va pas ainsi : pour lui, l’heure de Dieu est toujours inséparable du temps des hommes ; comme aussi le temps des hommes est le plus exact indicateur de notre ajustement au temps de Dieu ! La première lecture, tirée du livre de l’Exode, nous le rappelait avec force : le véritable culte rendu à Dieu ne trouve sa meilleure expression que dans le souci et la préoccupation que nous avons d’autrui !
Séparer l’une de l’autre ces deux dimensions de la vie, ce serait donc comme si nous célébrions l’eucharistie,… mais sans aller jusqu’à la fraction du pain. Or, qu’est-ce une eucharistie sans la fraction du pain, sinon une eucharistie tronquée, une célébration qui ne va pas jusqu’au bout de ce dont, pourtant, elle veut faire mémoire : le don de Jésus, qui a livré sa vie pour le salut du monde ?
Aussi bien, séparer l’amour de Dieu du souci des hommes, ce serait donc réduire la vie de foi à de la seule piété ou à de la seule dévotion ! Pire : ce serait faire injure au mystère de l’Incarnation, car, depuis qu’en Jésus, le divin s’est intimement lié à l’humain jusqu’à sceller avec lui une alliance indissoluble, c’est la frontière entre le sacré et le profane, entre l’espace réservé à Dieu et le domaine consacré aux hommes : c’est cette frontière-là qui a été définitivement abolie ! Oui, depuis le jour de Noël, il n’existe plus de rideau qui séparerait les deux mondes, tel le voile dans le temple de Jérusalem. Ce voile a été définitivement déchiré de sorte que l’ordinaire de la vie est désormais devenu le lieu de la présence divine ; et que c’est à l’intime du service rendu aux hommes qu’est appelé à se vivre désormais le vrai culte rendu à Dieu.
Une tension infinie
À vrai dire, il est probable que cette tension entre les deux domaines, nous l’éprouverons jusqu’à la fin de nos jours, et que nous aurons donc sans cesse à lutter sur les deux fronts à la fois pour pouvoir les harmoniser vraiment. C’est que, de fait, notre aspiration à un face-à–face continu et jamais interrompu avec Dieu ne cessera jamais d’être « contrariée » par la réalité, tantôt crucifiante, tantôt exaltante, du coude-à-coude avec nos frères !
Soyons cependant bien assurés qu’à mener fidèlement ce combat dans la patience et avec l’aide de la grâce de Dieu, nous parviendrons progressivement à unifier notre vie, et ainsi à trouver autant d’aisance à chercher Dieu dans la vie de prière qu’à le rencontrer dans le service fraternel ; voire que nous en arriverons même à n’éprouver plus aucune contrariété, mais bien plutôt de la joie à nous sentir libres de nous soustraire à l’un pour nous livrer à l’autre, pour ensuite mieux revenir au premier, comme à la source où nous puisons l’énergie nécessaire pour nous adonner au second !
Ce n’est là, comme l’enseignait saint Vincent de Paul, que quitter Dieu pour Dieu ! « S’il faut, disait-il à ses filles, quitter l'oraison pour aller à ce malade, faites-le et ainsi vous quitterez Dieu à l'oraison et vous le trouverez chez ce malade. »
De même, bien avant lui, saint Bernard qui invitait ses frères à distinguer « charité affective » et « charité active ». Pour conclure, permettez-moi de le citer.
« Nul doute qu’un esprit touché par l’amour place l’amour de Dieu avant l’amour de l’homme (…), le ciel avant la terre, l’éternité avant le temps, l’âme avant la chair. Et pourtant (constate-t-il), dans une charité bien ordonnée, on trouve souvent, ou même toujours l’ordre inverse ». Et d’ajouter : « Le souci du prochain est pour nous le plus urgent, et celui qui nous absorbe davantage ». « Que de fois – renchérit-il alors - pour gérer les choses de la terre, ne devons-nous pas renoncer en toute justice à la célébration, même de la messe ! ». « C’est, constate-t-il, l’ordre à l’envers » ! Mais pour autant, est-ce que saint Bernard s’en lamente ? Non, dit-il, car « nécessité n’a pas de loi » : une nécessité qui nous fait seulement préférer les besoins de nos frères à la valeur des choses ; donner la priorité à la « vérité de l’amour », qui nous engage à l’action, plutôt qu’à l’« amour de la vérité », qui nous pousse à la contemplation.
Demandons donc au Seigneur cette grâce qu’il ordonne en nous l’amour et nous fasse aimer ce qu’il nous ordonne. Amen.

F. P-A