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En ce deuxième dimanche du temps pascal, nous célébrons aussi la fête de la divine miséricorde, une célébration que le Pape Jean-Paul II a élargi à l’Eglise universelle, à l’occasion du grand jubilé de l’an 2000, alors qu’il canonisait sœur Faustine, la religieuse polonaise qui, du jour de sa conversion, en 1924, jusqu’à sa mort, en 1938, fut gratifiée de révélations personnelles sur la miséricorde divine et à qui fut dès lors confiée la mission d’en diffuser la dévotion.
Nous pourrions alors nous poser la question de savoir pourquoi avoir voulu associer cette fête de la divine miséricorde avec le dimanche dans l’octave de Pâques ; mais aussi nous demander en quoi une telle dévotion peut bien nous concerner.
Pour répondre à ces questions, remontons jusqu’au jour du Vendredi saint, puis laissons-nous guider par les lectures qui nous ont été proposées aujourd’hui. Nous verrons alors qu’elles peuvent aussi éclairer notre actualité.
Que faisions-nous donc le vendredi saint ? Nous parcourions avec Jésus le chemin qui le conduisit du tribunal romain jusqu’au supplice de la Croix. Or, dans ce qui furent les toutes dernières heures de sa vie, qu’est-ce qui se donnait à voir ? Simplement – si on peut dire comme cela ! -, ce que nous appelons la terrible « banalité du mal », ce quotidien - qui se déroule si souvent encore sous nos yeux -, d’un monde rempli de violences et de mensonges, d’êtres humains livrés sans défense à la mort, hommes et femmes persécutés, chassés, massacrés. Ce que nous contemplions, c’était l’abîme sans fond de la cruauté humaine : rien d’autre que l’universel spectacle du mal, déferlant sur un condamné innocent.
Or, il nous faut bien l’admettre : si nous réduisons à cela seulement le regard que nous posons sur le Golgotha, de quoi cela peut-il bien nous servir ? Si, dans l’interminable liste des victimes innocentes de l’histoire, nous ne voyons en Jésus qu’un innocent de plus, livré à la mort, de quel secours peut bien nous servir la mémoire de sa passion ?
Comme chrétiens, il nous faut donc aller plus loin. Il nous faut entrer dans ce qui constitue le paradoxe le plus absolu qui soit. Entrer dans ce que saint Paul a appelé la « folie de Dieu », plus sage que toutes les sagesses humaines ! Il nous faut aller jusqu’à proclamer qu’à l’heure où Jésus souffrait sa Passion, Dieu s’est tenu là où il ne devait pas être. Mieux : là où il n’aurait jamais dû être ! Il nous faut même pousser le paradoxe jusqu’au bout et, avec Anne-Marie Pelletier (la théologienne française qui a écrit la méditation de cette année pour le vendredi saint au Colisée), il nous faut oser affirmer que, dans la Passion de Jésus, « Dieu est là où il n’est pas » ! Et elle s’explique : il nous faut oser dire qu’en acceptant de souffrir la mort sur la croix, Jésus s’est placé (je la cite) « au cœur de tout ce qui, normalement, contredit [Dieu] et le repousse : nos violences, nos haines, tout ce qui est la défiguration grimaçante de l’homme tel que Dieu l’a créé et le veut ». Or ajoute-t-elle, comme chrétiens, « il nous faut dire et redire que Jésus n’est pas venu parmi les hommes pour mourir », mais « pour vivre et pour faire circuler dans l’humanité la vie de Dieu, en terrassant le péché qui nous voue à la mort sous toutes les formes qu’elle prend à l’intérieur de nos vies. »
Comme chrétiens (et je la cite encore), nous avons à « être témoins de cette vérité inouïe, dissimulée dans l’échec et la mort de Jésus. Il nous faut reconnaître et témoigner que, dans cet événement de la mort de Jésus, s’opère – ô surprise absolue et bouleversante ! – une œuvre de puissance et de vie : la victoire même de Dieu sur les puissances de mort à l’œuvre dans notre monde, et qui ont leur racine dans le cœur de chacun ».
Oui, être chrétien, ce n’est rien d’autre que cela : tout en gardant les yeux fixés sur la croix - et sans rien atténuer de la violence qui défigure le monde -, « résister à tous les défaitismes qui nous feraient penser qu’il y a des situations définitivement sans issue. Que le monde va, inexorablement, vers un engloutissement dans sa propre violence ou les folies de nouveaux pouvoirs orgueilleux ».
Si, donc, nous portons un tel regard sur la Passion de Jésus, être chrétien signifiera alors : « marcher avec le Christ sur son chemin, sans esquiver le Golgotha, dans la confiance imprenable que les maux qui peuvent jalonner nos vies et celle du monde sont connus du Christ, pris en lui dans le don qu’il a fait, une fois pour toute, de sa vie. [Et ainsi, croire que ces maux ont été] ressaisis dans la puissance de sa Résurrection, qui nous délivre, dès à présent, de la peur et du désespoir »….
Or c’est bien là justement, dans cette peur et ce désespoir - l’un et l’autre ressaisis par la puissance de la Résurrection -, que les lectures de ce jour viennent nous rejoindre et manifester l’inépuisable miséricorde divine.
Saint Pierre nous l’a dit en termes d’espérance quand il nous invite, dans la 2ème lecture, à « bénir Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ » qui, « dans sa grande miséricorde, nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts (…) ».
Une espérance qui prenait alors figure concrète. D’abord dans la vie personnelle de l’apôtre Thomas, qui, déçu, s’était d’abord coupé de ses compagnons de destin avant que Jésus, en lui offrant de plonger la main dans son côté transpercé, ne vienne le tirer du gouffre du désespoir et de la déception où il avait sombré au lendemain de la passion, pour le réintégrer dans la communauté des confesseurs de la foi. De sorte que le 2ème visage que prend l’espérance chrétienne, comme nous le rapportait le récit des Actes des Apôtres, entendu en 1ère lecture, c’est celui de la vie fraternelle dont elle vient retisser les liens, qu’avait déchirés le drame de la passion, et qui, dans le Ressuscité, se trouve désormais établie sur les fondements nouveaux et solides de la communion et du partage.
Reste alors une dernière étape à franchir. Celle de l’actualité. L’actualité de notre pays, bien sûr, celle du premier tour des élections présidentielles, mais que vient éclairer une autre actualité, celle de la Parole de Dieu !
Bien sûr, n’attendons pas que celle-ci vienne nous dire pour qui nous devrions voter. Ce n’est effectivement ni de son ressort, ni de sa compétence ! Car, en aucun cas, elle ne peut se substituer à notre conscience, ni, dès lors, nous dispenser du laborieux travail de discernement auquel ces élections nous convoquent ! Par contre - et c’est là que réside sa pertinence -, l’actualité éternelle dont elle est porteuse, ne peut que venir nous éclairer ; et éclairer l’actualité ponctuelle de l’histoire présente de notre pays,… toute relative qu’elle soit cependant au regard de l’histoire du monde. Ainsi, il convient que le choix que nous avons à poser aujourd’hui, et encore dans 1 mois, nous le fassions à la lumière de notre espérance chrétienne. À la lumière des 2 critères que les lectures de ce jour nous ont offerts. Ainsi, dans la mesure où nous confessons que toute l’histoire du monde a été ressaisie dans et par la puissance de la Résurrection qui nous a délivré de la peur et du désespoir, notre choix devrait porter cette marque d’espérance, nous conduire à résister à toute forme de défaitismes. Quant au 2ème critère, c’est celui d’un projet social porteur du souci du bien commun dans le respect des personnes, pour qu’advienne, si partiellement que ce soit, quelque chose des cieux nouveaux et d’une terre nouvelle dont la Résurrection porte la semence.

F. P-A