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Nous connaissons bien la page d’évangile qui vient d’être proclamée. Nous y avons entendu le récit de la transfiguration de Jésus. Certainement un sommet dans la vie spirituelle de Jésus. Un de ces moments qui l’ont marqué en profondeur, mais, on peut l’imaginer, qui a aussi marqué une étape cruciale, dans l’existence personnelle des trois disciples qui en ont été les témoins.
Même si les trois évangiles synoptiques racontent cet événement, chacun avec sa tonalité propre, une chose par contre est commune aux trois. Tous, ils situent l’événement à un moment clef de l’histoire de Jésus avec ses disciples : il se passe aussitôt après qu’il leur ait annoncé pour la première fois sa Passion et qu’il leur ait, dans la foulée, précisé les conditions requises pour le suivre. « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive… »…
La croix, nous savons tous à peu près ce qu’elle est, même si nous la portons, chacun, différemment. L’évangile de dimanche dernier nous a mis au parfum : c’est l’épreuve des tentations ; la lutte contre les puissances du monde : ce qui fait que l’homme cherche sa sécurité, non pas en Dieu, mais dans la triple idole de l’avoir, du pouvoir et du prestige. Ainsi découvrions-nous, dimanche dernier, la 1ère caractéristique de la vie chrétienne : celle qui fait du chrétien un lutteur, un « combattant » contre les puissances du mal ! Au vrai, une caractéristique que nous répugnons aujourd’hui à accepter, mais qui, pourtant, est solidement attestée depuis les origines du christianisme,… à commencer par saint Paul qui, déjà, invitait les chrétiens à se revêtir de l’armure de Dieu pour mener un tel combat (Eph. 6, 10 et suiv.). Une caractéristique qui explique donc aussi pourquoi le carême, qui est pour ainsi dire comme le sacrement de toute la vie chrétienne, réserve une place non négligeable à l’ascèse, qu’elle soit corporelle ou spirituelle. Par les jeûnes, les veilles, une vie de prière plus intense et par les œuvres de miséricorde également, nous manifestons et exprimons notre désir de rompre avec les valeurs du monde et de nous unir ainsi à l’œuvre rédemptrice accomplie par Jésus.
Mais voilà qu’au cœur de ce combat, Jésus invite aujourd’hui trois de ses disciples - Pierre, Jacques et Jean -, à le suivre, pour monter avec lui sur la montagne de la Transfiguration. Invitation qui nous donne de découvrir une deuxième facette de la vie chrétienne. À découvrir qu’elle n’est pas placée, seulement sous le signe du combat spirituel, mais qu’elle est aussi marquée du signe de la Transfiguration. Pour le dire avec les mots grecs de l’évangile, ce qui nous est dit aujourd’hui, c’est le fait que si la vie chrétienne comporte bien l’exigence d’une metanoia, d’une conversion de notre manière de vivre, cette même existence est cependant également portée par un « au-delà » de la seule conversion. Elle vise aussi et surtout quelque chose de plus profond : une transformation intérieure de tout l’être, une metamorphosis,
Pour bien saisir la différence qui existe entre ces deux réalités, la metanoia et la metamorphosis, prenons une comparaison. Il en va de l’une et de l’autre comme de deux pièces de métal, dont l’une serait revêtue en surface seulement d’une pellicule de couleur, tandis que l’autre, elle, serait teintée dans la masse !
Ainsi, à s’en tenir à la seule metanoia, on risquerait bien alors de n’en rester qu’à la surface des choses et donc de ne produire que des effets éphémères : à faire de nous, au sens biblique du terme, des « hypocrites », des personnes qui se contentent d’un vernis de surface, sans que rien soit cependant changé en profondeur. C’est ce que Jésus reprochait justement aux pharisiens quand il leur disait qu’ils étaient des sépulcres blanchis ! Par contre, avec la metamorphosis, on va beaucoup plus loin : celle-ci vise la transformation intérieure de notre être. Non pas, bien sûr, qu’elle produirait un « changement » de notre nature, comme si la conversion spirituelle pouvait changer quoi que ce soit de ce que nous sommes et de qui nous sommes : car, en tant que créatures, nous resterons à jamais des êtres limités et fragiles ! Mais néanmoins ! Passage d’une forme d’être à une nouvelle « forme » : ce que saint Paul appelle, dans l’épître aux Philippiens, la « forme » du Christ.
Voilà ce qui vise la Transfiguration. Pas seulement, comme dans l’épitre aux Éphésiens, revêtir l’armure de Dieu comme on le ferait d’une cuirasse, mais bien plus : revêtir les sentiments du Christ ; et les revêtir de telle manière qu’en les intériorisant, ils deviennent tellement nôtres que, pénétrant jusqu’à la moelle de notre être, ils façonnent aussi et désormais en profondeur toute notre manière d’agir ! C’est comme une sorte d’irradiation spirituelle qui nous rend participants de l’être même du Christ ! C’est bien ce que suggère saint Matthieu quand il précise en effet que la nuée lumineuse qui irradiait le visage de Jésus, en vint également à couvrir de son ombre les trois disciples, témoins de la scène.
Nous pouvons cependant faire encore un pas de plus. Car la différence qui existe entre conversion extérieure de l’agir et transformation intérieure des sentiments : entre metanoia et metamorphosis, cette différence est aussi indicatrice d’autre chose. Elle révèle qu’à travers ces deux facettes de la vie chrétienne, il existe en elle une part active et une part passive : une part qui dépend de nous et une part qui ne dépend pas de nous.
La part qui dépend de nous, c’est bien sûr la part de combat par laquelle nous préparons la terre de notre cœur à accueillir la présence de Dieu en nos vies. C’est la part de Marthe, toute affairée au service de Jésus. Et cette part est indispensable ; nous ne pouvons nous en dispenser. Elle est comparable au travail du laboureur. Celui-ci, en effet, aurait beau jeter quantité de graines : s’il n’a pas préparé la terre pour le semis, il ne récoltera rien ! Part indispensable donc, et cette part, c’est celle de notre conversion personnelle.
Pourtant si nécessaire qu’elle soit, elle n’est pas suffisante ! Ce serait se faire illusion en effet que de penser que tout dépendrait de nous ! Il y a aussi inévitablement - et oserais-je dire : heureusement ! - une part qui nous échappe ! L’agriculteur le sait bien qui, après avoir semé, sait que la germination du grain ne dépend plus en rien de son seul bon vouloir, mais désormais uniquement de l’effet conjugué du soleil et de la pluie ! Dans la vie spirituelle, il en va de même. Il y a une part qui ne dépend pas de nous, et c’est la part de la grâce qui agit en nous. C’est la part que Marie a choisie en désirant s’exposer à la présence irradiante de Jésus et en acceptant de se laisser transformer par Lui ! Nous pouvons alors conclure : ce à quoi l’évangile de ce jour nous invite est très simple, mais bien difficile à accepter. Jésus ne nous demande qu’une seule chose. Certes, bien sûr, metanoia : de « prendre part avec Lui aux souffrances liées à l’annonce de l’évangile », mais surtout, metamorphosis, de le laisser agir, Lui, en nous, de manière à ce qu’il soit rendu manifeste aux yeux de tous qu’en Lui est la source du Salut. Oui, là réside notre vocation, comme celle d’Abraham : devenir source de bénédiction pour tous les hommes, simplement en nous faisant capacité. Capacité de refléter quelque chose de la beauté, rayonnant du visage de Jésus !

F. P-A