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Imaginons un instant la scène à laquelle Jésus nous donne d’assister aujourd’hui. Comme il aime tant le faire, il raconte une parabole. Et ses interlocuteurs, les chefs des prêtes et des pharisiens, sont comme suspendus à ses lèvres car ses paraboles, toujours pleines de surprises, les enchantent, exactement comme des enfants qui ne se lassent jamais d’entendre raconter toujours le même conte, comme si c’était la première fois qu’ils l’entendaient. À cette différence près cependant qu’avec Jésus, ses paraboles sont faites non pas pour nous endormir, mais pour nous tirer du sommeil et de l’endurcissement du cœur ! C’est que Jésus, conteur-né, tire toujours du neuf de vieilles histoires ou d’images anciennes qu’on croyait pourtant usées jusqu’à la corde ! Et avec l’image de la vigne, utilisée aujourd’hui par Jésus, c’est encore le cas. On la trouve partout dans l’AT, et les interlocuteurs de Jésus, l’élite intellectuelle de son temps, qui connaissaient la Bible par cœur, la connaissaient certainement. Mais, en fait, ils y seront pour leur frais !
Riche d’harmoniques multiples, cette image de la vigne avait permis aux écrivains bibliques de l’AT, comme par exemple Isaïe, dans la première lecture, de comparer la relation de Dieu avec son peuple à un riche propriétaire foncier, planteur de vignes. Or, nous disent ces mêmes écrivains, cette vigne pour laquelle Dieu avait pris tant de soin, voici que Dieu la livre à la dévastation ! Allusion à peine voilée à la période tragique du peuple juif qui, au temps du prophète Isaïe, au 8ème s. avant Jésus-Christ, sera, de fait, livré à la puissance assyrienne voisine, laquelle finira même par envahir le pays et par réduire le peuple élu à un esclavage et à un exil aussi humiliant qu’infâmant.
C’est donc cette image, lourde de cet arrière-fond historique, que Jésus reprend à son compte, mais pour en changer toute la portée ! Isaïe, nous l’avons entendu, l’exploitait dans le cadre large d’une théologie politique et sociale de l’histoire en vertu de laquelle l’événement historique (la domination assyrienne) était interprété sur le plan moral comme un châtiment infligé par Dieu à son peuple à cause de sa corruption : « Il en attendait le droit, il n’a récolté que l’iniquité ; Il en attendait la justice, et voici les cris de détresse ! »
Jésus reprend donc bien cette image, mais, en réalité, il en inverse le sens. Pour Isaïe, en effet, c’est Dieu qui livrait son peuple à l’abandon, et le peuple qui était rejeté. Avec Jésus, c’est le contraire qui se passe ! Ce n’est plus Dieu qui abandonne son peuple ; mais lui qui est rejeté par les siens ! Mais à ce 1er déplacement, Jésus en ajoute encore un autre et revêt ainsi l’image d’une dimension nouvelle, éminemment personnelle. En s’identifiant lui-même au maître de la vigne, ou plus exactement à son héritier, Jésus nous signifie en effet par là que, dans la parabole qu’il raconte, ce n’est par tant du rejet de Dieu qu’il est question, que de son propre rejet à lui comme envoyé du Père. Et c’est ce que Jésus nous signifie clairement en s’appliquant à lui-même un verset du Ps. 117 : « La pierre angulaire qu’ont rejeté les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». À vrai dire, un verset essentiel qui sera abondamment exploité par les écrivains du NT parce qu’ils y ont lu en filigrane non seulement tout le drame qui s’est joué pour Jésus lors de sa Passion : livré à la mort, c’est lui « la pierre d’angle, qui a été rejetée par les bâtisseurs » ! -, mais parce qu’ils y ont également déchiffré, au travers même de la Passion, le renversement inouï et merveilleux de la résurrection qui, de pierre jetée au rebut, fera de Jésus, comme le souligne la suite du même verset, la « pierre angulaire » d’une alliance nouvelle et éternelle, rendant caduque la première alliance.
Bien sûr, au moment où Jésus raconte cette parabole, ses interlocuteurs n’étaient pas en mesure, comme nous le faisons aujourd’hui, d’en comprendre la signification pascale. Par contre, ils ne pouvaient pas manquer de sentir qu’en la racontant, c’étaient eux que Jésus visait directement puisque, en forme de désaveu, il conclut son récit en leur assénant cette dure parole : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire du fruit » ! Du coup, on ne peut qu’imaginer l’immense déconvenue des interlocuteurs de Jésus : au début, ils se réjouissaient de pouvoir l’entendre raconter à nouveau une parabole, mais, on devine maintenant qu’à mesure où le récit avançait, leur visage a dû aussi progressivement se crisper, … jusqu’à blêmir tout à fait au moment de sa conclusion…
Nous pourrions évidemment en rester là de notre lecture de la parabole, déjà riche de sens, mais qui, jusqu’à présent, s’est limitée à dégager ce qu’elle a pu signifier, d’abord pour les interlocuteurs directs de Jésus et, ensuite, pour les premiers destinataires de l’évangile. Pourtant, si nous ne voulons pas tronquer la portée, toujours actuelle, de la Parole de Dieu, il nous faut faire un pas de plus et tâcher de dégager la signification qu’elle peut avoir pour nous, aujourd’hui. Ainsi, ne nous arrive-t-il pas, à nous aussi, comme Jésus en faisait le reproche à ses contemporains, de le rejeter ? À vrai dire, les manières sont multiples. Elles peuvent aller de la forme la plus douce à la forme la plus radicale.
Nous pouvons d’abord rejeter Jésus par insouciance. Jésus, oui, nous savons bien qu’il existe, qu’il a livré sa vie pour nous et même qu’il ne cesse de nous accorder sa grâce ; mais, par insouciance, nous n’y prêtons même plus attention si bien que, tels les 9 lépreux sur les 10 que Jésus a guéris, nous poursuivons notre chemin sans nous retourner vers lui pour lui dire merci !
Mais si nous rejetons ainsi Jésus, par insouciance et négligence, nous risquons alors bien vite de glisser vers une 2ème forme de rejet, plus grave que la première, parce que décidément volontaire : c’est l’ingratitude. Forme subtile d’orgueil qui nous conduit à penser que, finalement, tout dépend de nous, rien de Dieu. C’est l’attitude du pharisien qui, dans sa prière, retourne vers lui toutes ses qualités et mérites pour en tirer vanité !
Mais de l’ingratitude, nous risquons alors de succomber à une troisième forme de rejet, plus grave que la précédente parce qu’à la dimension volontaire de la 2ème, nous y ajoutons encore l’obstination. Cette 3ème forme de rejet, c’est la revendication. Nous en venons à revendiquer tout don reçu comme un dû, un dû qui nous place alors en position de propriétaire jaloux et même vindicatif. Non seulement nous pensons que tout dépend de nous et rien de Dieu ; mais en plus, nous nous prenons pour Dieu-même, de qui nous prenons alors la place, refusant de vivre en dépendance de Lui. Du coup, nous en arrivons alors à nier l’existence de Dieu, dans un athéisme non seulement pratique : je fais comme si Dieu n’existait pas !, mais même théorique : Dieu n’est pas, un point c’est tout !
Telle est la spirale infernale du rejet de Dieu : d’abord l’insouciance ; ensuite l’ingratitude ; puis la revendication et enfin la mort de Dieu ! Pour briser cette spirale, un remède tout simple : entretenir le souvenir des grâces reçues de Dieu et les lui retourner dans l’action de grâces, comme saint Paul nous y invitait dans la 2ème lecture. N’est-ce pas cela que nous faisons en toute eucharistie ? Nous y faisons mémoire des merveilles que Dieu a accomplies hier en Jésus et des grâces que, par lui, il ne cesse de déverser sur nous. Alors, oui, cultivons cette attitude toute simple : elle changera nos vies du tout au tout. Ne nous lassons pas de dire merci à Dieu ! Amen.

F. P-A