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« Il commença » : La « lettre » du texte ou un moment crucial
Le récit que nous venons d’entendre fait immédiatement suite à celui que nous entendions dimanche dernier, où Pierre confessait l’identité de Jésus comme « messie ». Or, Matthieu nous indique aujourd’hui que c’est précisément à compter de ce jour-là que Jésus « commença » à parler de son destin tragique : « qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup, être tué et le 3ème jour ressusciter ».
« Il commença ». Cela veut donc dire qu’avant ce jour-là, Jésus n’avait encore rien dit à ses disciples de ce qui l’attendait. Du coup, on n’est pas surpris d’apprendre que Pierre, en entendant ces mots, si nouveaux et si étranges pour lui, se soit violemment rebiffé : « Non, cela ne t’arrivera pas ! ». C’est que lui, pas plus que les autres disciples, n’était préparé à entendre de tels propos, eux qui avaient vu de Jésus et cru, à son sujet, tout autre chose que cette annonce qu’il leur fait maintenant d’une fin aussi tragique et scandaleuse !
Avec le récit de ce jour, nous assistons donc à un « tournant » dans la vie de Jésus avec ses disciples ; un tournant dont saint Jean, dans le récit parallèle qu’il en a fait, nous a révélé tout le tragique, avec la question, inquiète et angoissée, de Jésus qui, en voyant se multiplier les désaffections, s’adresse à ses disciples en leur demandant : « Et vous, allez-vous aussi m’abandonner ? »
Plus qu’un « tournant », il s’agit donc aussi d’un moment crucial, car, à compter de ce jour, Jésus devient pour les apôtres, au sens propre du terme, objet de scandale : une occasion de chute ! Jusqu’alors, en effet, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Au jour de leur appel, 3 ans plus tôt, au bord du lac de Tibériade, les apôtres n’avaient pas hésité un instant à tout abandonner : barque, filets et parents, pour se mettre à la suite de Jésus. Séduits autant par ses paroles que par ses actes, ils avaient jeté en lui toute leur espérance, comme on jette un filet à la mer dans l’espoir d’une pêche abondante !
Or, avec les quelques mots qu’il leur adresse aujourd’hui, où il leur révèle ce qu’implique son identité messianique, pas seulement pour lui, mais aussi pour eux qui veulent le suivre, voici que Jésus fait tout basculer de leurs illusions ! C’est que, aujourd’hui, Jésus place ses apôtres devant une réalité qu’ils n’avaient pas du tout anticipée : une réalité, pas seulement incompréhensible - la résurrection ; mais surtout impossible à admettre : que leur Rabbi bien aimé soit conduit à la mort ! D’où la vive réaction de Pierre : « Non, cela ne t’arrivera pas ! » Or, à ces mots, nous l’avons également entendu, Pierre se voit violemment « chapitré » : « Passe derrière moi, Satan ! »
Le tragique du moment ne vient donc pas seulement du fait que Jésus devienne occasion de chute pour les apôtres ; il vient aussi du fait que, par son attachement mal ajusté envers la personne de Jésus, Pierre devient à son tour occasion de chute pour Jésus lui-même. Pourquoi ? Parce que, en s’interposant devant lui, Pierre ne cherche rien moins qu’à dissuader Jésus d’aller son chemin ! D’où cette remise en place, d’autant plus cinglante d’un « Passe derrière moi, Satan ! » que, juste avant, en l’instituant comme fondement de son Église, Jésus avait fait de lui un point de référence pour ses compagnons ! Quelle déconvenue pour Pierre qui s’y croyait déjà et qui, d’un seul coup, a dû basculer de l’élèvement le plus grisant au désenchantement le plus accablant !
Voilà donc pour la « lettre » de l’événement. Mais qu’en est-il, maintenant, de sa signification ? Distinguons deux niveaux : un niveau théologique et un niveau spirituel.
Le niveau théologique : défendre l’identité messianique de Jésus
D’abord, le niveau théologique. En rédigeant le récit que nous venons d’entendre plusieurs années après l’événement, - après la destruction du temple de Jérusalem par l’armée romaine en 70, disent les exégètes -, saint Matthieu a certainement dû penser en premier lieu à la communauté à laquelle il destinait son évangile : une communauté fragilisée, composée essentiellement de chrétiens d’origine juive qui se trouvèrent très vite en butte à une forte opposition de la part de leurs coreligionnaires juifs restés fidèles, quant à eux, à la foi de leurs Pères.
Face à cette opposition, ces chrétiens risquaient dès lors d’être tentés de tronquer l’identité messianique de Jésus : en fait, de l’émousser en la réduisant à une sorte de messianisme de nature seulement politique, exactement comme Pierre qui, brandissant l’épée au jardin de Gethsémani pour défendre Jésus, avait tenté de le faire… avant que, là aussi, Jésus ne le remette vertement à sa place ! Pour la communauté chrétienne à laquelle Matthieu s’adressait, le message théologique était donc clair : afin de ne pas émousser la portée universelle du salut offert en Jésus, mort et ressuscité, pas seulement pour les juifs, mais bien pour le monde entier, il s’agissait d’aider cette communauté à résister à la tentation de « séquestrer » Jésus, c’est-à-dire d’enfermer son identité dans un nationalisme strictement politique et judéo-centré.
Transposition spirituelle
Au-delà de ce premier niveau de lecture, il convient cependant aussi d’en dégager un deuxième, de nature spirituelle qui, lui, nous concerne directement. À ce propos, notons d’abord que l’expérience de Pierre, qui s’interpose devant Jésus dans le but de le soustraire à son destin, est, elle aussi, la nôtre ! Qui de nous, en effet, n’a un jour fait l’expérience de cette tentation qui, devant l’incompréhensible ou l’impossible de l’appel que Jésus nous adresse, nous incite soit à en repousser, soit à en émousser les exigences et qui, comme Pierre, nous amène alors à lui dire, dans un élan de générosité sans doute sincère mais en réalité téméraire : « Non, cela ne t’arrivera pas ! »
Or, 2ème chose à noter, ne nous faisons pas d’illusion à ce sujet : s’il nous arrive de dire cela, c’est sans doute moins Jésus que nous-mêmes que nous cherchons en réalité à protéger ! Tant que suivre Jésus ne nous coûtait rien, ou même que cela flattait notre amour-propre, nous étions prêts à le suivre partout et jusqu’au bout ! Et, de fait, dans la vie spirituelle, il est des grâces de commencement, légitimes et même nécessaires, dont nous avons tous besoin, sans quoi nous ne nous serions jamais lancés dans l’aventure ! Vient cependant un jour où de telles grâces nous sont ôtées et que, privés d’elles, les élans de ferveur initiale perdent de leur vigueur au risque de s’émousser tout à fait. En réalité, heureuse pédagogie divine et même grâce insigne, car, quand Jésus « commence » à nous faire sentir de manière plus aigüe les exigences de son appel - alors que nous serions tentés de nous y soustraire ! -, c’est aussi pour nous inviter, en même temps, à un nouveau « commencement » ou, comme le dit saint Paul, à un « renouvellement de notre manière de penser », c’est-à-dire : à aller au-delà d’un attachement seulement sensible à la personne de Jésus, pour nous associer désormais à Lui plus étroitement et plus en profondeur. N’est-ce pas cela finalement que signifie le mot de Jésus : « se renoncer à soi-même » ou « accepter de perdre sa vie à cause de lui afin de la sauver » ? Non pas, comme spontanément on le penserait, perte d’être ou dénégation de soi, mais bien plutôt surélévation de nous-mêmes à hauteur divine. Mouvement même de toute vie-« Eucharistie » qui nous donne « d’offrir notre personne tout entière en sacrifice vivant, capable de plaire à Dieu » (Rom 12, 2) ! Amen.

F. P-A