Homélie pour
l'Immaculée Conception

8 décembre 2009 (C)

 

 

Une expérience inaccessible ?

Lorsque nousentendons une page d’évangile comme celle qui vient d’être proclamée, nous pourrions être tentés de nous dire : « Ah, quelle chance elle a eue, Marie, qu’un ange l’ait visitée et qu’il se soit adressé à elle en direct ». C’est que nous en effet, la plupart du temps, nous croyons ne pas pouvoir accéder à ce genre de communication « directe » avec les anges, et alors on est tenté de se décourager et de se dire : « ce genre d’expérience spirituelle, c’est bon pour les âmes d’élites ; pour ceux et celles qui ont atteint un haut degré de perfection spirituelle ou d’intimité avec Dieu ; ce n’est donc certainement pas pour moi » !

Ne pas faire mentir Dieu ! Deux risques…

Mais est-cesi vrai que cela ? Est-ce vrai que cette expérience ne serait réservée qu’à des personnes d’élite comme Marie ? Croire cela, c’est faire erreur. C’est comme si nous imposions des limites à la grâce de Dieu, et surtout comme si nous déniions à l’Évangile d’être ce qu’il est vraiment : une « bonne nouvelle », non pas pour quelques-uns seulement, mais pour tous ! Alors comment comprendre la page d’évangile d’aujourd’hui pour que nous puissions nous l’appliquer à nous aussi ? Comment la lire pour bien voir que l’expérience de Marie – son dialogue avec l’Ange – peut aussi devenir notre expérience à nous ?

La tradition interprétative de l’Église. Exégèse et iconographie : Marie fait sa lectio

Pour répondreà cette question, laissons-nous enseigner par la tradition interprétative de l’Église, mais aussi par sa tradition iconographique. Que nous disent-elles en effet ? L’une et l’autre ont aimé se représenter la scène de l’Annonciation en imaginant qu’au moment où l’Ange apparut à Marie, celle-ci était assise dans un jardin, un livre à la main, en train de lire et de méditer la Parole de Dieu. Certains, comme s’ils avaient été témoins de la scène, vont même jusqu’à préciser que Marie lisait la prophétie du livre d’Isaïe, annonçant qu’une vierge concevrait un fils qui serait le fils de David (Is. 7, 10-17). Peu importe le détail. Retenons surtout l’intuition théologique et spirituelle très forte qui le soutient. Quand l’ange la visite, Marie se tient seule à seule en présence de Dieu et lit dans le silence de son cœur la Parole de Dieu ! Or cette expérience, qui de nous ne peut la faire ? C’est même un pilier de notre vie monastique : c’est le temps que nous consacrons quotidiennement à la lectio divina !

Marie, lectrice : une première leçon. Une écoute obéissante de la Parole

Maisregardons les choses encore de plus près. Comment Marie lit-elle l’Écriture ? Et que se passe-t-il dans son cœur ? Remarquons d’abord qu’elle lit l’Écriture comme à travers un miroir. Oh, non pas comme saint Jacques en parle dans sa lettre, où il fustige ceux qui écoutent la parole, mais sans la mettre en pratique. Ceux-là, dit-il, ce sont des gens insensés, des auditeurs oublieux qui observent leur physionomie dans un miroir, et qui aussitôt qu’ils l’ont observée, partent et oublient comment ils étaient (cf. Jac. 1, 22-25). Ceux-là, dit saint Jacques, s’abusent eux-mêmes !

Marie, elle, n’appartientévidemment pas à cette espèce-là d’auditeurs ! Elle, elle lit l’écriture, mais pour se l’appliquer à elle-même ; mieux, comme le dit encore saint Jacques, pour « trouver son bonheur en la mettant en pratique » (Jac 1, 25). C’est même là sa joie à elle, une joie que personne ne pourra jamais lui ravir. C’est la joie profonde qu’elle a à dire « oui » à la Parole qu’elle entend : « Je suis la servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon ta Parole ». C’est sa joie de dire : « Me voici. Je suis là, toute ouverte et toute ouïe, docile à la Parole que tu m’as dite pour qu’elle s’accomplisse, en moi et par moi ».

Et si cetteécoute obéissante de la Parole est source de joie, c’est parce que cette écoute donne accès à la vérité profonde de notre être. Regardons encore Marie. Elle lit sa vie au miroir de l’Écriture ; et c’est parce qu’elle lit l’écriture comme un miroir qui éclaire toute sa vie, qu’elle découvre aussi le sens, non pas de l’Écriture seulement, mais bien aussi de toute son existence à elle, de sa destinée. En lisant sa vie au miroir de l’Écriture, elle découvre en effet ce à quoi elle est appelée, ce qui fait son identité, ce qui lui donne sa place. Pas seulement d’ailleurs dans l’ici et maintenant de son quotidien ; bien sûr cela et évidemment cela, car la surnature ne supprime pas la nature ! Mais aussi, et en plus de cela, sa place dans le grand dessein de Dieu, dans l’histoire du Salut.

Marie, lectrice : une deuxième leçon. Apprendre à inscrire son histoire dans l’histoire du salut

C’est même là,la deuxième chose qu’il faut remarquer, et que montre à merveille les deux parties du récit de l’Annonciation que nous avons entendu. Au départ, il y a Marie, bien sûr. Marie, promise en mariage à Joseph et qui, sans doute, comme n’importe quelle autre jeune fille, rêve aux promesses de bonheur que son mariage va lui apporter. Elle y rêve, mais en lisant la prophétie d’Isaïe. Or voici que, tout à coup, un ange vient la tirer de cette rêverie. Il la tire de cette rêverie, mais pour la plonger dans un autre décor aux dimensions infiniment plus vastes que son petit bonheur à elle. Il vient pour dire à Marie que son histoire à elle, son histoire de jeune fille galiléenne habitant le petit village inconnu et sans prestige de Nazareth ; il vient pour lui dire que cette histoire-là, si commune et si semblable en tant d’autres, elle est en réalité inscrite dans une histoire beaucoup plus vaste. Que lui dit-il en effet ? Que son histoire, elle remonte d’un côté jusqu’au roi David, et que, de l’autre, elle s’étend jusqu’à l’accomplissement de toutes les espérances du peuple élu : « Voici que tu vas enfanter un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ». Ca, c’est pour l’histoire toute simple et si commune de Marie. Mais l’ange ajoute aussitôt après - et ça change toute la perspective pour lui donner une envergure inattendue – il ajoute donc : « Il sera grand et sera appelé Fils du Très Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son Père » (Luc 1, 32). Voilà donc que, par ces paroles de l’Ange, l’histoire de Marie, jusqu’alors si simple et si commune - celle d’une femme promise en mariage et appelée à devenir mère : voici que cette histoire-là est tout d’un coup inscrite dans plus grand et plus large : la grande épopée divine du salut promis par le Dieu de l’Alliance !

C’est celal’expérience spirituelle que fait Marie le jour de l’Annonciation : découvrir que sa vie est appelée à prendre place dans le dessein de Dieu et qu’elle a un rôle tout particulier à y jouer, unique. Et ce rôle, justement, elle le découvre en lisant sa vie au miroir de l’Ecriture. En faisant sa lectio divina dans le livre d’Isaïe ! Elle découvre que son histoire à elle, avec toute la densité propre que celle-ci a déjà en elle-même, est appelée à être aussi, et par surcroît gracieux, le sommet de la présence féconde de Dieu dans l’histoire humaine ! Mais pour que cela advienne, une seule chose manque encore, et c’est de cela que l’ange vient s’assurer : le « Fiat » de Marie !

Une expérience à nous aussi accessible !

Revenons maintenantà notre point de départ et concluons.

L’expérience spirituellede Marie le jour de l’Annonciation, l’expérience de sa maternité, à la fois humaine et divine, nous aussi nous pouvons la vivre, et même plus fréquemment que nous l’imaginons. Elle a lieu chaque fois que nous lisons l’Écriture et que nous l’accueillons comme une Parole fécondante, comme une parole qui vient éclairer notre histoire personnelle. Une parole qui, bien sûr, n’enlève rien à ce qui fait la singularité et l’unicité de mon histoire – car mon histoire ne cessera jamais d’être mon histoire à moi - mais une Parole qui vient cependant l’arracher à sa clôture pour l’inscrire dans une histoire plus large : l’histoire même du salut.

L’expériencede Marie, nous la vivons donc chaque fois que nous nous laissons toucher par la parole de Dieu et que celle-ci nous permet de percevoir que, même dans ses plus petits détails – ses succès ou ses échecs ; ses joies et ses peines - , notre histoire personnelle, si insignifiante qu’elle puisse être à nos yeux (ou à ceux des autres), a, elle aussi, du prix aux yeux de Dieu parce que nous pouvons lui donner une place dans la grande histoire de la communauté humaine, et même dans l’histoire du salut, et que c’est par là qu’elle trouve sa plénitude de sens. Mais pour accueillir un tel message, ne faut-il avoir un cœur aussi immaculé que celui de Marie, au jour de l’Annonciation ?

 

Fr. P -A

 

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